De la civilisation unificatrice à la fragmentation : lecture des transformations du monde arabe
Pouvoir, religion et civilisation
Comment la région est-elle passée d’un espace civilisationnel commun, producteur de savoir et d’échanges commerciaux, à une réalité de morcellement et d’épuisement ? Peut-elle retrouver les ressorts de son essor ?
Au fil des siècles, le monde arabe et islamique a constitué, dans ses périodes de prospérité, le modèle d’une civilisation étendue et dynamique, allant géographiquement d’al-Andalus à l’ouest jusqu’aux confins de l’Asie à l’est, au sein d’un vaste espace politique et culturel réunissant de multiples peuples dans un même cadre civilisationnel.
À cette époque, la puissance ne se réduisait pas à la domination militaire ou à l’expansion géographique : elle était l’expression d’un système de savoir avancé. Bagdad, sous le califat abbasside, était ainsi un centre mondial du savoir, où la Maison de la sagesse prospérait en tant qu’institution de traduction et de recherche. Les sciences des Grecs, des Perses et de l’Inde y furent transmises, puis réélaborées et développées en médecine, en philosophie et en mathématiques. Parallèlement, des villes comme Cordoue, en al-Andalus, rivalisaient avec les plus grandes villes du monde, grâce à d’immenses bibliothèques, à des centres d’enseignement, à des universités précoces et à un environnement urbain avancé en matière d’éclairage, de voirie et d’architecture.
Dans les domaines scientifiques, des figures telles qu’Ibn al-Haytham en optique, Ibn Sina en médecine et en philosophie, et al-Khwarizmi en mathématiques se distinguèrent. Leurs travaux posèrent les fondements du passage de la collecte des connaissances à leur production et à leur développement. Les hôpitaux, ou bimaristans, fonctionnaient selon un système quasi institutionnel de soins et d’enseignement médical, tandis que la traduction constituait un mouvement scientifique organisé reliant plusieurs langues et cultures.
Sur le plan économique, les routes commerciales, comme la route de la soie, et les ports qui jalonnaient les côtes de la Méditerranée et de l’océan Indien formaient un réseau actif d’échange de marchandises et de savoirs, reliant l’Orient à l’Occident. Les grandes villes étaient des centres financiers et commerciaux attirant des marchands de différentes régions, ce qui créait une économie diversifiée, fondée sur l’échange plutôt que sur le repli.
Sur le plan culturel, la poésie, la littérature et la langue connurent un essor sans précédent. La langue arabe était tout à la fois un instrument de science, de pensée et d’administration, et les écoles de grammaire et de rhétorique se développèrent jusqu’à devenir une composante de la structure même du savoir, et non de simples outils d’expression.
Dans ce contexte, le modèle civilisationnel reposait sur une idée fondamentale : l’unité de l’espace civilisationnel malgré son étendue et sa diversité. Le cadre politique et culturel commun permettait aux savants, aux livres, aux idées et aux marchandises de circuler entre les différents centres sans barrières rigides. Il créait ainsi une interaction permanente entre périphéries et centres, et produisait une dynamique civilisationnelle cumulative plutôt que le morcellement et le repli.
De la tribu à la civilisation : comment le Coran a-t-il produit cette transformation ?
Si l’histoire atteste que le monde arabe et islamique a atteint, dans ses périodes de prospérité, un haut degré de développement civilisationnel, la question fondamentale demeure : qu’est-ce qui a provoqué cette transformation ?
Avant la révélation du Coran, la péninsule Arabique connaissait une situation de dispersion tribale, dominée par les solidarités de clan et les conflits. Elle ne constituait pas un centre scientifique, politique ou économique comparable aux grandes civilisations qui l’entouraient. Puis vint le Coran, non seulement pour transformer la croyance, mais aussi pour refaçonner la manière dont l’être humain se percevait lui-même, percevait sa société et son rôle sur terre.
Au lieu de fonder les relations sur le lien tribal, il appela à un lien de foi, de justice et de fraternité humaine :
﴿إِنَّمَا الْمُؤْمِنُونَ إِخْوَةٌ﴾ (Les croyants ne sont que des frères.) [الحجرات: ١٠]
Il rappela que la supériorité entre les êtres humains ne tient ni à l’ascendance ni à la force, mais à la piété :
﴿إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ﴾ (Le plus noble d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux.) [الحجرات: ١٣]
Le Coran fit également du savoir et de la réflexion le fondement de l’essor humain. Le premier mot révélé fut ainsi : ﴿اقْرَأْ﴾ (Lis.) (العلق: ١). Il invita à observer l’univers et l’histoire : ﴿قُلْ سِيرُوا فِي الْأَرْضِ فَانْظُرُوا﴾ (Dis : parcourez la terre et observez.) (العنكبوت: ٢٠). Il loua les détenteurs du savoir en ces termes : ﴿قُلْ هَلْ يَسْتَوِي الَّذِينَ يَعْلَمُونَ وَالَّذِينَ لَا يَعْلَمُونَ﴾ (Dis : ceux qui savent et ceux qui ne savent pas sont-ils égaux ?) (الزمر: ٩). Et il dit : ﴿إِنَّمَا يَخْشَى اللَّهَ مِنْ عِبَادِهِ الْعُلَمَاءُ﴾ (Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Dieu.) (فاطر: ٢٨).
Le Coran ne se contenta pas d’appeler à la connaissance : il la relia à la mission humaine de mise en valeur de la terre, en disant : ﴿هُوَ أَنشَأَكُم مِّنَ الْأَرْضِ وَاسْتَعْمَرَكُمْ فِيهَا﴾ (C’est Lui qui vous a fait naître de la terre et vous a chargés de la mettre en valeur.) (هود: ٦١). Il fit de l’être humain un successeur sur celle-ci : ﴿إِنِّي جَاعِلٌ فِي الْأَرْضِ خَلِيفَةً﴾ (Je vais établir sur la terre un successeur.) (البقرة: ٣٠). Ainsi, le travail, la production et la réforme devinrent partie intégrante des notions d’adoration et de succession sur terre.
Dans les domaines social et économique, le Coran affermit les principes de justice, de probité, de consultation et de respect des engagements contractuels. Il dit : ﴿إِنَّ اللَّهَ يَأْمُرُ بِالْعَدْلِ وَالْإِحْسَانِ﴾ (Dieu ordonne la justice et la bienfaisance.) (النحل: ٩٠). Il dit aussi : ﴿وَأَمْرُهُمْ شُورَى بَيْنَهُمْ﴾ (Leurs affaires font l’objet d’une consultation entre eux.) (الشورى: ٣٨), et : ﴿أَوْفُوا بِالْعُقُودِ﴾ (Respectez les engagements contractuels.) (المائدة: ١). Ces principes contribuèrent à bâtir une société plus stable et davantage fondée sur la confiance, éléments essentiels à la prospérité du commerce, du savoir et des institutions.
Lorsque les premiers musulmans portèrent ce système dans le monde, un vaste espace civilisationnel se constitua, au sein duquel prospérèrent des centres de savoir, de traduction, de médecine, de mathématiques et d’astronomie. Les connaissances se mirent à circuler entre les différentes régions dans un cadre civilisationnel commun.
Cette transformation ne peut s’expliquer par un seul facteur : de multiples conditions historiques, politiques et économiques y contribuèrent. Toutefois, par le système intellectuel et éthique dont il était porteur, le Coran fut la force qui refaçonna l’être humain arabe et le fit passer d’une société dominée par la division tribale à une communauté porteuse d’un projet civilisationnel fondé sur l’unicité divine, le savoir, la justice et la succession sur terre.
La jarre aux fourmis : comment la menace extérieure devient-elle un conflit intérieur ?
Avec les grandes transformations des siècles modernes, la région arabe s’engagea dans une trajectoire radicalement différente : elle passa progressivement d’une vaste unité politique à une situation de fragmentation, puis à une redéfinition des cartes de l’influence régionale, suivie d’une phase de colonisation directe, jusqu’à la naissance d’États-nations modernes dont les frontières étaient souvent tracées de l’extérieur plutôt qu’issues d’une intégration interne des composantes de la région.
On peut comparer cette transformation à l’image de la « jarre aux fourmis » : des fourmis blanches et noires vivent en harmonie dans un récipient stable, puis quelqu’un commence à secouer violemment la jarre. Au moment des secousses, les fourmis perdent la capacité de discerner la source du danger : elles ne voient plus celui qui secoue la jarre, mais seulement celles qui les entourent. Le trouble passe alors d’une menace extérieure à un conflit intérieur, et les fourmis commencent à s’entre-tuer, croyant que l’ennemi est leur voisin plutôt que la main qui agite la jarre.
En ce sens symbolique, une situation de désorientation historique et politique prit forme, dans laquelle les facteurs extérieurs s’entremêlèrent aux divisions internes, jusqu’à rendre le tableau trop complexe pour être ramené à un seul protagoniste. La réponse aux défis passa d’une confrontation unifiée à un éclatement des perceptions, des relations et des alignements au sein même de la région.
De Sykes-Picot à une structure régionale sous tension
À partir de la Première Guerre mondiale, avec la désagrégation de l’Empire ottoman, la région arabe entra dans une phase de profonde recomposition géopolitique. Celle-ci commença avec les accords Sykes-Picot, qui redécomposèrent l’espace arabe en entités politiques aux frontières tracées de l’extérieur. Cette trajectoire fut ensuite renforcée par la déclaration Balfour de 1917, qui ouvrit la voie à un nouveau processus politique en Palestine, aboutissant ultérieurement à la création d’Israël au cœur de l’espace géographique arabe.
À partir de ce moment, ce processus devint un axe permanent de recomposition de la région. Le conflit ne fut plus une simple confrontation militaire traditionnelle : il devint une composante constante de l’architecture sécuritaire, politique et des alliances, ainsi que l’un des facteurs de réorganisation des priorités des États. Les considérations sécuritaires et militaires prirent ainsi le pas sur les projets de développement et d’intégration économique à long terme.
L’accumulation historique depuis le début du XXe siècle ne produisit donc pas seulement un nouvel ordre politique, mais une structure régionale chargée d’un conflit central permanent. Celui-ci se répercuta sur les équilibres internes et externes et entraîna la région dans une longue situation d’épuisement politique et économique, au point qu’elle semble, dans la perspective de cette lecture, traverser l’une des phases les plus intenses de morcellement et de recul de son histoire moderne.
Le positionnement d’Israël dans ce paysage géopolitique, ainsi que les conflits et les alliances de longue durée qui s’ensuivirent, contribuèrent à renforcer sa place régionale et internationale. En parallèle, plusieurs États arabes virent progressivement s’éroder leur capacité à prendre des décisions indépendantes ou à construire un projet unifié d’intégration, sous une pression constante exercée sur leurs ressources et leur stabilité intérieure.
Les alliances régionales des dernières décennies ne furent pas non plus fixes : elles furent soumises à une recomposition permanente en fonction des équilibres entre grandes puissances. La survie de certains régimes se trouva ainsi liée à un certain degré d’adaptation à ces équilibres, tandis que d’autres entrèrent dans de vives confrontations avec eux, qui aboutirent à des effondrements politiques complets ou à des transformations violentes de la structure de l’État.
En voici quelques exemples : en Irak, le règne de Saddam Hussein prit fin après l’invasion de 2003, qui transforma radicalement la structure de l’État et refondit entièrement le système politique sous l’influence d’équilibres internationaux et régionaux complexes. En Libye, la période du pouvoir de Kadhafi s’acheva après une intervention internationale directe en 2011, ouvrant la voie à l’effondrement de l’État et à son entrée dans une longue phase de fragmentation et de conflit. Au Yémen, Ali Abdallah Saleh fut tué dans le contexte d’un conflit intérieur aux ramifications multiples, où les loyautés locales s’entremêlaient aux équilibres régionaux et aux alliances changeantes. En Syrie, Bachar al-Assad demeura au cœur d’une guerre prolongée depuis 2011, au cours de laquelle le pays devint le théâtre d’une imbrication directe des puissances régionales et internationales, et qui redessina radicalement les équilibres internes.
Avec le temps, cette trajectoire s’entremêla à un ensemble de facteurs internes accumulés dans la région : conflits politiques entre États arabes, guerres civiles prolongées, coups d’État répétés, faiblesse des institutions étatiques et disparités manifestes entre les modèles économiques et de développement. Au regard de ces faits, cet entrelacement ne constitua pas une simple succession d’événements isolés, mais une situation d’épuisement structurel continu, qui se traduisit par le recul des capacités productives, la contraction des espaces de coopération économique et l’érosion du niveau de confiance politique entre les régimes et les sociétés.
De la production du savoir à l’économie de consommation
Cette conception repose sur l’observation de la différence entre deux phases historiques : une phase où la région arabe possédait, dans ses périodes de prospérité, la capacité de produire du savoir, d’organiser le commerce et de bâtir de vastes réseaux civilisationnels ; et une réalité ultérieure dans laquelle de nombreuses économies arabes se mirent à dépendre largement de la consommation et des importations plutôt que de la production et de l’industrie, tout en continuant à dépendre des matières premières sans les transformer en valeur ajoutée industrielle et cognitive.
À titre d’exemple, les indicateurs du développement industriel signalent la faiblesse relative de la contribution des industries manufacturières avancées et de la technologie au produit intérieur de plusieurs États arabes, comparativement à des pays disposant de moins de ressources, mais ayant atteint une intégration industrielle plus forte dans l’économie mondiale. De même, les niveaux des échanges commerciaux interarabes demeurent limités par rapport à leur potentiel théorique, malgré la proximité géographique et l’existence d’un socle linguistique et culturel commun.
En revanche, la région arabe possède des atouts stratégiques exceptionnels : elle abrite d’immenses réserves énergétiques et contrôle des voies de passage maritimes qui comptent parmi les plus importantes au monde, telles que le détroit d’Ormuz, Bab el-Mandeb et le canal de Suez. S’y ajoutent sa situation géographique reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe, un héritage civilisationnel plurimillénaire et une population nombreuse et jeune.
Une question hypothétique : et si Israël n’avait pas vu le jour ?
Il est impossible de répondre avec certitude, mais il est possible que la région se soit engagée dans des trajectoires différentes. Une part plus importante des ressources aurait peut-être été consacrée à l’investissement dans le développement, l’éducation et l’intégration économique, au lieu d’en orienter une grande part vers les conflits et l’armement. Les projets de connexion commerciale, d’infrastructures et d’intégration régionale auraient peut-être été plus réalisables, en tirant parti d’une situation géographique reliant l’Orient à l’Occident et d’un héritage historique qui avait fait de la région, au fil des siècles, un centre de commerce, de culture et d’échange des connaissances.
On peut donc dire que la création d’Israël fut l’un des principaux facteurs les plus marquants ayant reconfiguré les priorités du Moyen-Orient et influencé la trajectoire de son développement. La question demeure ouverte, en tant qu’exercice historique aidant à comprendre l’ampleur des occasions que la région a peut-être manquées, ainsi que celle du potentiel qu’elle possède encore si elle parvient à transformer ses ressources, sa situation géographique et son héritage en un projet intégré de civilisation et de développement.
La véritable question n’est pas : et si Israël n’avait pas existé ? Mais : la région peut-elle aujourd’hui, malgré tout ce qu’elle a traversé, retrouver les ressorts de son essor qui l’ont façonnée par le passé ?
Est-il possible de reconstruire un projet civilisationnel fondé sur le savoir, la justice et l’intégration économique, plutôt que de perpétuer la spirale du conflit et de l’épuisement ?
Et l’être humain peut-il préserver la sacralité du texte, puis transformer son interprétation humaine en une autorité qui rivalise avec le texte ?
