Le jeûne dans le Coran : entre concept général et prescription particulière
Le Coran de l’intérieur
Abstinence corporelle ou apprentissage de la libération de la volonté ? Une lecture de la distinction entre jeûne et faim, et du ramadan comme temps de préparation à la révélation.
Introduction
Lorsque nous lisons les versets du jeûne dans la sourate al-Baqara, nous remarquons que le Coran commence par évoquer le jeûne comme concept général, puis passe au mois de ramadan comme prescription particulière. Cette distinction n’est pas fortuite : elle révèle une structure profonde de la législation coranique.
Premièrement : le jeûne, une pratique cultuelle ancienne et non nouvelle
﴿يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُتِبَ عَلَيْكُمُ الصِّيَامُ كَمَا كُتِبَ عَلَى الَّذِينَ مِن قَبْلِكُمْ لَعَلَّكُمْ تَتَّقُونَ﴾ (Ô vous qui croyez, le jeûne vous a été prescrit comme il a été prescrit à ceux qui vous ont précédés, afin que vous cultiviez la crainte révérencielle de Dieu.) [البقرة: ١٨٣]
Le verset établit trois faits : le jeûne a été imposé à cette communauté ; il n’était pas nouveau, puisqu’il avait été imposé à des communautés antérieures ; sa finalité est la crainte révérencielle de Dieu. Le jeûne n’est donc pas un rite propre à la seule communauté de Muhammad ﷺ, mais une voie divine d’éducation de l’être humain à travers l’histoire.
Exemples coraniques de la diversité du jeûne
﴿إِنِّي نَذَرْتُ لِلرَّحْمَٰنِ صَوْمًا فَلَنْ أُكَلِّمَ الْيَوْمَ إِنسِيًّا﴾ (J’ai voué un jeûne au Tout Miséricordieux ; je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain.) [مريم: ٢٦]
Le jeûne est ici abstention de parole, c’est-à-dire maîtrise de la langue et de la réaction. Le jeûne intervient aussi comme expiation : expiation de l’homicide involontaire (النساء: ٩٢), expiation du serment (المائدة: ٨٩), expiation du ẓihār (المجادلة: ٤), et compensation liée à une affection lors du pèlerinage (البقرة: ١٩٦). Dans le Coran, le jeûne est donc un concept plus large que le ramadan et un instrument éducatif destiné à remédier aux dérèglements et à rétablir l’équilibre.
Deuxièmement : qu’est-ce qui distingue le mois de ramadan ?
﴿شَهْرُ رَمَضَانَ الَّذِي أُنزِلَ فِيهِ الْقُرْآنُ هُدًى لِّلنَّاسِ﴾ (Le mois de ramadan, au cours duquel le Coran a été descendu comme guide pour les êtres humains.) [البقرة: ١٨٥]
C’est ici qu’intervient la particularisation : désigner un mois précis, le relier à la descente du Coran, organiser le jeûne qui s’y pratique de l’aube à la nuit et en faire une pratique cultuelle collective de la communauté. Le jeûne est ainsi un principe général ancien, tandis que le ramadan constitue un cadre temporel particulier organisant une forme déterminée de jeûne pour cette communauté. Le Coran n’a pas dit que le mois de ramadan avait été imposé aux communautés antérieures, mais que le jeûne leur avait été imposé ; c’est là une distinction subtile.
Troisièmement : quel est l’objectif véritable ?
La finalité est clairement définie : ﴿لَعَلَّكُمْ تَتَّقُونَ﴾ (afin que vous cultiviez la crainte révérencielle de Dieu). Il n’a pas dit : afin que vous ayez faim, ni : afin que vous ressentiez ce que vivent les pauvres. Dans son sens coranique, la crainte révérencielle de Dieu est un état de conscience et de maîtrise intérieure qui conduit l’être humain à s’abstenir de la faute alors même qu’il est en mesure de la commettre.
Dans le jeûne, la nourriture est là, l’eau est là, et personne ne vous voit ; pourtant, vous vous abstenez. Cela montre que le jeûne n’est pas une simple privation corporelle, mais un apprentissage pratique par lequel votre volonté prend le pas sur votre désir.
Quatrièmement : la différence entre la faim et le jeûne
La faim est un état subi qui s’impose de l’extérieur à la volonté ; un manque que l’être humain ne choisit pas et qui peut engendrer tension ou colère, parce qu’il s’agit d’une privation non voulue, dépourvue d’intention cultuelle.
Le jeûne, en revanche, est un acte conscient et volontaire, fondé sur une décision intérieure de s’abstenir alors même que l’on a la capacité d’agir. Il n’est pas incapacité, mais maîtrise ; il n’est pas contrainte, mais engagement. C’est pourquoi il est censé produire maîtrise de soi et sérénité : il repose sur une intention claire, la crainte révérencielle de Dieu, c’est-à-dire la présence de la conscience de Dieu et la réfrénation du désir de plein gré, non par coercition.
La différence essentielle est donc que la faim fait parfois perdre à l’être humain la maîtrise de lui-même, tandis que le jeûne lui apprend à l’acquérir.
D’où cette recommandation : « Si quelqu’un l’insulte ou le combat, qu’il dise : je jeûne » ; autrement dit, il se trouve dans un état de discipline globale, et non de simple abstinence alimentaire.
Cinquièmement : pourquoi le jeûne est-il lié aux désirs ?
Ce qui meut le plus puissamment l’être humain, c’est le désir de nourriture, le désir sexuel et le désir de se mettre en colère et de réagir immédiatement. Durant le ramadan, il lui est demandé de maîtriser son désir fondamental pendant de longues heures ; l’objectif n’est pas purement corporel : il s’agit d’un exercice intensif de réfrénation de l’impulsion. De même, le jeûne de parole de Marie confirme que l’essence du jeûne consiste à s’abstenir de tout débordement intérieur.
Sixièmement : le jeûne comme modèle de liberté
La liberté n’est pas de faire ce que l’on veut, mais de pouvoir ne pas faire ce que l’on veut.
Celui qui est esclave du désir n’est donc pas libre, tandis que celui qui se maîtrise lorsqu’il éprouve un désir est celui qui s’en libère. Nous comprenons ainsi pourquoi la finalité était : ﴿لَعَلَّكُمْ تَتَّقُونَ﴾ (afin que vous cultiviez la crainte révérencielle de Dieu).
Le Coran n’a pas évoqué le jeûne séparément de la révélation : il l’a relié au mois durant lequel le Coran a été descendu, comme si le sens était le suivant : le jeûne forme à la crainte révérencielle de Dieu, et celle-ci ouvre la porte à la guidance. Lorsque le corps s’apaise et que l’emprise des désirs s’atténue, le cœur s’éclaircit et devient plus disposé à comprendre et à se laisser toucher. Le ramadan n’est donc pas un temps de faim, mais un temps de préparation à la révélation.
Conclusion
Dans le Coran, le jeûne n’est ni une simple abstention de nourriture ni un rite saisonnier isolé ; il est une pratique cultuelle ancienne qui traverse les communautés, un instrument éducatif de réforme de soi, un apprentissage pratique de la maîtrise de la volonté et, durant le ramadan, une école annuelle où se renouvelle la relation à la révélation.
Celui qui sort du ramadan sans que sa maîtrise de lui-même ait changé a pratiqué la forme du jeûne sans en atteindre l’esprit. La question demeure ouverte pour toute personne qui jeûne : me suis-je seulement abstenu de nourriture ? Ou ai-je commencé à me libérer des penchants de mon âme ?
