Philosophie de la création : de la révélation à l’épreuve et au vicariat
Que se passe-t-il lorsque nous envisageons la création comme un système unique ?
Dans la recherche précédente, nous avons tenté de reconsidérer la philosophie à partir de son point de départ :
##L’être humain au sein de la création.
Puis nous sommes passés à une autre question :
##Comment l’être humain connaît-il ?
##Et comment fonctionne sa perception ?
##Et comment passe-t-il de la perception à la question, puis de la question à l’examen, à la réflexion, à l’exercice de la raison, au Tadbur et à la démonstration, puis à la connaissance, au choix et à la responsabilité ?
C’est de là qu’a émergé l’hypothèse d’une « philosophie de la création ».
Mais si l’être humain vit au sein d’une création intégrée, et s’il lui est demandé de connaître, de choisir et d’assumer sa responsabilité, une question plus vaste se pose :
Quelle est la nature du système au sein duquel l’être humain se trouve à l’origine ?
Qui s’adresse à lui ?
Comment la révélation lui parvient-elle ?
Quelle place occupent les anges ?
Quelle place occupent les djinns ?
Quel rôle jouent Iblis et les démons parmi les djinns et les êtres humains ?
Pourquoi la terre ?
Que signifie la mise à l’épreuve ?
Que signifie la lieutenance ?
Et pourquoi le choix aboutit-il à un résultat ?
Je ne souhaite ici ni emprunter un modèle philosophique préétabli ni construire cette conception à partir du legs religieux.
Je souhaite mettre le Coran face à lui-même.
Car le Coran est la référence à partir de laquelle je tenterai de construire cette conception.
Ce qui suit est une hypothèse de lecture du réseau des versets, et non l’affirmation selon laquelle le Coran nous présenterait cette théorie dans les mêmes termes.
Premièrement : le Créateur et la création
Le point de départ n’est pas l’être humain.
Ni les anges.
Ni la terre.
Le point de départ est Dieu.
﴿اللَّهُ خَالِقُ كُلِّ شَيْءٍ﴾ (Dieu est le Créateur de toute chose.)
[الزمر: 62]
La création tout entière procède donc d’un Créateur unique.
Et l’être humain n’est ni un être existant par lui-même ni un monde indépendant de cette création.
Il en fait partie.
Et le Coran place constamment l’être humain face à cette création :
﴿إِنَّ فِي خَلْقِ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَاخْتِلَافِ اللَّيْلِ وَالنَّهَارِ لَآيَاتٍ لِأُولِي الْأَلْبَابِ﴾ (Dans la création des cieux et de la terre et dans l’alternance de la nuit et du jour, il est assurément des signes pour ceux qui sont doués d’intelligence.)
[آل عمران: 190]
La création n’est donc pas un simple arrière-plan au sein duquel vit l’être humain.
Elle est un domaine de connaissance.
Et les signes ne se trouvent pas seulement dans le ciel :
﴿سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنْفُسِهِمْ حَتَّىٰ يَتَبَيَّنَ لَهُمْ أَنَّهُ الْحَقُّ﴾ (Nous leur montrerons Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur apparaisse clairement qu’il est la vérité.)
[فصلت: 53]
L’être humain lit donc les horizons et se lit lui-même.
C’est de là que commence la relation entre l’être humain, la création et le Créateur.
Deuxièmement : l’être humain et les djinns au sein du système
L’être humain n’est pas le seul être dont parle le Coran dans le domaine de l’obligation et de l’adoration.
Dieu dit :
﴿وَمَا خَلَقْتُ الْجِنَّ وَالْإِنسَ إِلَّا لِيَعْبُدُونِ﴾ (Je n’ai créé les djinns et les êtres humains que pour qu’ils M’adorent.)
[الذاريات: 56]
Une dualité importante apparaît ici :
Les djinns et les êtres humains.
Les uns comme les autres sont créés.
Les uns comme les autres relèvent du domaine de l’obligation.
Les uns comme les autres se trouvent face à une relation avec le Créateur.
Nous pouvons dès lors poser la question :
Si les uns comme les autres sont créés et soumis à des obligations, le conflit que décrit le Coran concerne-t-il l’être humain seul ?
Le Coran nous ouvre un champ plus vaste.
Iblis lui-même était en effet du nombre des djinns :
﴿وَإِذْ قُلْنَا لِلْمَلَائِكَةِ اسْجُدُوا لِآدَمَ فَسَجَدُوا إِلَّا إِبْلِيسَ كَانَ مِنَ الْجِنِّ فَفَسَقَ عَنْ أَمْرِ رَبِّهِ﴾ (Et lorsque Nous avons dit aux anges : « Prosternez-vous devant Adam », ils se prosternèrent, à l’exception d’Iblis ; il était du nombre des djinns et se soustrait au commandement de son Seigneur.)
[الكهف: 50]
Nous sommes donc en présence d’au moins deux mondes soumis à des obligations :
Les êtres humains et les djinns.
Cela élargit notre compréhension du système de la mise à l’épreuve.
Troisièmement : la révélation n’est pas laissée à l’être humain seul
Si l’être humain est soumis à des obligations, comment sait-il ce que Dieu veut de lui ?
C’est ici qu’apparaît le système de la révélation.
Dieu dit :
﴿وَمَا كَانَ لِبَشَرٍ أَنْ يُكَلِّمَهُ اللَّهُ إِلَّا وَحْيًا أَوْ مِنْ وَرَاءِ حِجَابٍ أَوْ يُرْسِلَ رَسُولًا فَيُوحِيَ بِإِذْنِهِ مَا يَشَاءُ﴾ (Il n’appartient à aucun être humain que Dieu lui parle, si ce n’est par révélation, ou de derrière un voile, ou en envoyant un messager qui révèle, avec Sa permission, ce qu’Il veut.)
[الشورى: 51]
Et le Coran mentionne les anges dans le système de la révélation et de l’exécution :
﴿يُنَزِّلُ الْمَلَائِكَةَ بِالرُّوحِ مِنْ أَمْرِهِ عَلَىٰ مَنْ يَشَاءُ مِنْ عِبَادِهِ﴾ (Il fait descendre les anges avec l’Esprit, qui relève de Son ordre, sur qui Il veut parmi Ses serviteurs.)
[النحل: 2]
Et encore :
﴿نَزَلَ بِهِ الرُّوحُ الْأَمِينُ عَلَىٰ قَلْبِكَ لِتَكُونَ مِنَ الْمُنذِرِينَ﴾ (L’Esprit fidèle l’a fait descendre sur ton cœur, afin que tu sois du nombre des avertisseurs.)
[الشعراء: 193-194]
Et encore :
﴿تَنَزَّلُ الْمَلَائِكَةُ وَالرُّوحُ فِيهَا بِإِذْنِ رَبِّهِمْ مِنْ كُلِّ أَمْرٍ﴾ (Les anges et l’Esprit y descendent, avec la permission de leur Seigneur, pour tout ordre.)
[القدر: 4]
À partir de l’ensemble de ces versets, il est possible de proposer une hypothèse :
Les anges font partie du système d’exécution de l’ordre de Dieu et de la révélation entre le monde de l’invisible et le monde de l’être humain.
Cela ne signifie pas que les anges sont la source de la révélation.
La source est Dieu.
﴿قُلْ نَزَّلَهُ رُوحُ الْقُدُسِ مِنْ رَبِّكَ بِالْحَقِّ﴾ (Dis : « L’Esprit de sainteté l’a fait descendre de la part de ton Seigneur, en toute vérité. »)
[النحل: 102]
Ainsi : Dieu est la source, la révélation relève de Son ordre, et les anges font partie du système d’exécution et de transmission.
Quatrièmement : en regard apparaît Iblis
S’il existe un système de guidance et de révélation, le Coran nous présente, de l’autre côté, un système de dévoiement.
Iblis dit : ﴿فَبِمَا أَغْوَيْتَنِي لَأَقْعُدَنَّ لَهُمْ صِرَاطَكَ الْمُسْتَقِيمَ ثُمَّ لَآتِيَنَّهُم مِّن بَيْنِ أَيْدِيهِمْ وَمِنْ خَلْفِهِمْ وَعَنْ أَيْمَانِهِمْ وَعَن شَمَائِلِهِمْ وَلَا تَجِدُ أَكْثَرَهُمْ شَاكِرِينَ﴾ (Puisque Tu m’as dévoyé, je les guetterai assurément sur Ta voie droite. Puis je les assaillirai par-devant et par-derrière, par leur droite et par leur gauche, et Tu ne trouveras pas la plupart d’entre eux reconnaissants.)
[الأعراف: 16-17]
Puis il dit :
﴿قَالَ فَبِعِزَّتِكَ لَأُغْوِيَنَّهُمْ أَجْمَعِينَ إِلَّا عِبَادَكَ مِنْهُمُ الْمُخْلَصِينَ﴾ (Il dit : « Par Ta puissance, je les dévoierai tous, à l’exception de Tes serviteurs élus parmi eux. »)
[ص: 82-83]
Et il dit : ﴿وَلَآمُرَنَّهُمْ فَلَيُغَيِّرُنَّ خَلْقَ اللَّهِ﴾ (Et je leur donnerai des ordres, et ils modifieront assurément la création de Dieu.)
[النساء: 119]
Une hypothèse plus vaste se présente ici à nous.
Si la guidance pousse l’être humain à connaître l’ordre de Dieu et à y répondre, le dévoiement agit dans la direction opposée :
L’égarement, l’embellissement, le fait de nourrir des souhaits, l’injonction, l’influence sur le choix.
Et le Coran précise qu’Iblis n’a pas le pouvoir de contraindre l’être humain :
﴿وَمَا كَانَ لِيَ عَلَيْكُم مِّن سُلْطَانٍ إِلَّا أَن دَعَوْتُكُمْ فَاسْتَجَبْتُمْ لِي﴾ (Je n’avais sur vous aucune autorité, sinon que je vous ai appelés et que vous m’avez répondu.)
[إبراهيم: 22]
Ce verset est central pour comprendre la nature du conflit.
Iblis appelle.
Et l’être humain répond.
Le choix demeure ici.
Cinquièmement : les démons parmi les djinns et les êtres humains
Le Coran ne limite pas le concept de démon à un seul être.
Il dit : ﴿وَكَذَٰلِكَ جَعَلْنَا لِكُلِّ نَبِيٍّ عَدُوًّا شَيَاطِينَ الْإِنسِ وَالْجِنِّ يُوحِي بَعْضُهُمْ إِلَىٰ بَعْضٍ زُخْرُفَ الْقَوْلِ غُرُورًا﴾ (Ainsi avons-Nous assigné à chaque prophète un ennemi : les démons parmi les êtres humains et les djinns, qui s’inspirent les uns aux autres des paroles enjolivées pour tromper.)
[الأنعام: 112]
Un point très important apparaît ici.
Le démon n’est pas nécessairement une simple entité invisible agissant isolément.
Car le Coran parle de :
Démons parmi les djinns et les êtres humains.
Et il parle d’une relation entre eux :
﴿يُوحِي بَعْضُهُمْ إِلَىٰ بَعْضٍ زُخْرُفَ الْقَوْلِ غُرُورًا﴾ (Ils s’inspirent les uns aux autres des paroles enjolivées pour tromper.)
Cela ouvre la voie à une compréhension du dévoiement comme un système d’influence susceptible d’agir par l’intermédiaire de l’être humain lui-même.
Nous pouvons dès lors comprendre pourquoi il ne suffit pas de chercher Iblis dans le seul monde de l’invisible.
Il faut aussi rechercher comment l’égarement se transmet au monde humain.
Sixièmement : où l’épreuve a-t-elle lieu ?
le terrain.
Mais, dans cette conception, la terre n’est pas simplement un lieu d’habitation.
Elle est le domaine de l’action, du choix, de la lieutenance et de l’épreuve.
Dieu dit : ﴿وَإِذْ قَالَ رَبُّكَ لِلْمَلَائِكَةِ إِنِّي جَاعِلٌ فِي الْأَرْضِ خَلِيفَةً﴾ (Et lorsque ton Seigneur dit aux anges : « Je vais établir sur la terre un lieutenant. »)
[Al-Baqara : 30]
Et encore : ﴿هُوَ أَنشَأَكُم مِّنَ الْأَرْضِ وَاسْتَعْمَرَكُمْ فِيهَا﴾ (C’est Lui qui vous a fait surgir de la terre et vous a chargés de la mettre en valeur.)
[Hūd : 61]
L’être humain ne vit pas sur terre sans finalité.
Il dit : ﴿الَّذِي خَلَقَ الْمَوْتَ وَالْحَيَاةَ لِيَبْلُوَكُمْ أَيُّكُمْ أَحْسَنُ عَمَلًا﴾ (Celui qui a créé la mort et la vie afin de vous éprouver et de déterminer lequel d’entre vous agit le mieux.)
[Al-Mulk : 2]
Nous pouvons donc lire la terre comme :
Le domaine de la création + le domaine du choix + le domaine de l’action + le domaine de la lieutenance + le domaine de l’épreuve.
Septièmement : la lieutenance n’est pas un privilège sans responsabilité
Lorsque Dieu dit :
﴿إِنِّي جَاعِلٌ فِي الْأَرْضِ خَلِيفَةً﴾ (Je vais établir sur la terre un lieutenant.)
Cela ne signifie pas que la terre a été donnée à l’être humain pour qu’il la possède sans avoir de comptes à rendre.
Au contraire, le Coran lie la capacité d’agir à l’épreuve.
Et encore :
﴿ثُمَّ جَعَلْنَاكُمْ خَلَائِفَ فِي الْأَرْضِ مِن بَعْدِهِمْ لِنَنظُرَ كَيْفَ تَعْمَلُونَ﴾ (Puis Nous avons fait de vous leurs successeurs sur la terre, après eux, pour voir comment vous agiriez.)
[Yūnus : 14]
Ce verset est d’une importance considérable.
La lieutenance est liée à :
La manière dont vous agissez.
C’est ici que la notion de lieutenance rejoint la philosophie de la création.
L’être humain :
Connaît,
Puis choisit,
Puis agit,
Puis en assume les conséquences.
C’est pourquoi la lieutenance n’est pas seulement une position de l’être humain sur terre.
Elle est une responsabilité quant à sa manière de traiter la création.
Huitièmement : pourquoi l’épreuve exige-t-elle le choix ?
Si l’être humain était contraint, l’épreuve n’aurait pas de sens.
Le Coran place devant l’être humain deux voies :
﴿وَهَدَيْنَاهُ النَّجْدَيْنِ﴾ (Et Nous lui avons indiqué les deux voies.)
[Al-Balad : 10]
Et encore :
﴿إِنَّا هَدَيْنَاهُ السَّبِيلَ إِمَّا شَاكِرًا وَإِمَّا كَفُورًا﴾ (Nous lui avons indiqué le chemin, qu’il soit reconnaissant ou ingrat.)
[Al-Insān : 3]
Et encore :
﴿فَمَن شَاءَ فَلْيُؤْمِن وَمَن شَاءَ فَلْيَكْفُرْ﴾ (Que celui qui veut croie, et que celui qui veut mécroie.)
[Al-Kahf : 29]
Le choix n’est donc pas un détail secondaire.
Il est l’un des piliers du système.
Nous pouvons ici comprendre pourquoi l’égarement opère par l’influence plutôt que par la contrainte.
Satan n’a pas besoin d’abolir le choix.
Il lui suffit d’influencer l’être humain avant le choix :
Dans son désir,
Dans sa représentation,
Dans sa peur,
Dans son espoir,
Dans son exégèse (tafsīr),
Et dans ce qu’il tient pour vrai.
Cela nous ramène à ce à quoi nous sommes parvenus dans « Philosophie de la création » :
L’influence sur la perception peut devenir une influence sur le choix.
Neuvièmement : quel rapport avec la « part assignée » ?
Nous arrivons ici à la notion que nous avons étudiée précédemment.
Iblīs dit :
﴿وَلَأُغْوِيَنَّهُمْ أَجْمَعِينَ﴾ (Et je les égarerai tous.)
Puis il dit :
﴿وَلَآمُرَنَّهُمْ فَلَيُغَيِّرُنَّ خَلْقَ اللَّهِ﴾ (Et je leur ordonnerai, et ils changeront la création de Dieu.)
Et encore :
﴿وَلَأُضِلَّنَّهُمْ وَلَأُمَنِّيَنَّهُمْ﴾ (Et je les égarerai et les bercerai de vains espoirs.)
[Al-Nisāʾ : 119]
De là est née l’hypothèse de la « part assignée ».
Mais je ne veux pas faire de la part assignée la totalité du projet d’Iblīs.
Elle peut plutôt être :
Une part de la mission.
C’est-à-dire que :
L’objectif le plus large = changer la création de Dieu
Et : la part assignée = une partie de la mission ou une part de celle-ci
Et : les instruments = l’égarement, les vains espoirs, l’embellissement, l’ordre, l’influence, le brouillage…
Cela fait de la « part assignée » un élément d’un modèle plus vaste, et non le centre du modèle tout entier.
Dixièmement : le conflit consiste-t-il à séparer l’être humain de son Créateur ?
Nous arrivons ici au cœur de l’hypothèse.
Iblīs ne peut pas séparer l’être humain de Dieu sur le plan ontologique.
L’être humain demeure une créature de Dieu.
Mais nous pouvons essayer de comprendre l’égarement comme une entreprise visant à affaiblir la relation de l’être humain à son Créateur dans la conscience, le choix et l’action.
C’est pourquoi Iblīs dit :
﴿وَلَا تَجِدُ أَكْثَرَهُمْ شَاكِرِينَ﴾ (Et Tu ne trouveras pas la plupart d’entre eux reconnaissants.)
Et encore :
﴿لَأَقْعُدَنَّ لَهُمْ صِرَاطَكَ الْمُسْتَقِيمَ﴾ (Je me tiendrai à leur affût sur Ton chemin droit.)
Le conflit ne porte donc pas sur l’existence de Dieu.
Mais sur les questions suivantes :
L’être humain connaît-il son Seigneur ?
Répond-il à Son appel ?
Choisit-il Sa voie ?
Fait-il usage de la raison et de la perception qui lui ont été données ?
Assume-t-il sa responsabilité sur terre ?
L’égarement peut dès lors être une tentative de fabriquer un être humain qui vit au sein de la création de Dieu, mais agit comme s’il était séparé de son Créateur et de sa responsabilité envers Sa création.
Onzièmement : changer la création de Dieu comme processus inverse
Dans la recherche précédente, nous avons proposé de lire la création à travers :
La venue à l’existence → l’organisation → l’intégration → la fonction → la vie → la perception → le choix → l’action.
Nous pouvons maintenant élargir l’hypothèse.
Si la création est construction et intégration, alors le « changement de la création de Dieu » peut représenter — dans l’une de nos lectures possibles — un processus inverse :
Le changement → la décomposition → la séparation → l’altération de la fonction → l’entrave à l’intégration → l’influence sur la perception → l’influence sur le choix → le changement de la réalité.
Cela ne signifie pas que tout changement matériel dans la création relève nécessairement de cette idée.
La question est plus large :
Le changement de la création de Dieu peut-il être un changement dans les fonctions et les relations sur lesquelles repose la création ?
L’être humain lui-même devient ici un modèle.
Les sens.
La perception.
La raison.
Le cœur.
Le Tadbur.
La clairvoyance.
La connaissance.
Le choix.
La responsabilité.
Si la relation entre ces éléments est décomposée, l’être humain peut rester tel qu’il est en apparence, tandis que le mode de fonctionnement de son système se transforme.
C’est une hypothèse qui mérite d’être étudiée.
Douzièmement : de l’épreuve à l’avènement de l’Heure
Iblīs n’a pas demandé la permission d’agir pour toujours.
Il a plutôt demandé :
﴿قَالَ أَنظِرْنِي إِلَىٰ يَوْمِ يُبْعَثُونَ﴾ (Il dit : « Accorde-moi un délai jusqu’au jour où ils seront ressuscités. »)
[Al-Aʿrāf : 14]
Dieu dit alors :
﴿فَإِنَّكَ مِنَ الْمُنظَرِينَ إِلَىٰ يَوْمِ الْوَقْتِ الْمَعْلُومِ﴾ (Tu es donc de ceux à qui un délai est accordé, jusqu’au jour du temps fixé.)
[Ṣād : 80-81]
Le conflit a donc un temps déterminé.
Ce n’est pas un conflit ouvert, sans fin.
La vie humaine peut dès lors être lue comme se déroulant au sein de la période d’épreuve qui s’achève par la résurrection et la reddition des comptes.
Ainsi, l’histoire humaine elle-même devient une partie d’un tableau plus vaste :
Création → épreuve → choix → action → mort → résurrection → reddition des comptes → destinée.
Treizièmement : pourquoi le Paradis et le Feu existent-ils ?
S’il y a choix et responsabilité, le choix doit nécessairement avoir un effet.
Dieu dit :
﴿فَمَن يَعْمَلْ مِثْقَالَ ذَرَّةٍ خَيْرًا يَرَهُ وَمَن يَعْمَلْ مِثْقَالَ ذَرَّةٍ شَرًّا يَرَهُ﴾ (Quiconque accomplit le poids d’un atome de bien le verra, et quiconque accomplit le poids d’un atome de mal le verra.)
[Al-Zalzala : 7-8]
Et encore :
﴿فَمَن يَعْمَلْ مِنَ الصَّالِحَاتِ وَهُوَ مُؤْمِنٌ فَلَا كُفْرَانَ لِسَعْيِهِ﴾ (Quiconque accomplit des œuvres bonnes tout en étant croyant ne verra pas son effort méconnu.)
[Al-Anbiyāʾ : 94]
L’issue que le Coran place devant l’être humain n’est pas unique :
﴿فَرِيقٌ فِي الْجَنَّةِ وَفَرِيقٌ فِي السَّعِيرِ﴾ (Un groupe au Paradis et un groupe dans la Fournaise.)
[Al-Shūrā : 7]
Donc :
Le choix → l’action → la responsabilité → la reddition des comptes → l’issue ultime.
Le Paradis et l’Enfer deviennent alors partie intégrante de la logique du système, et non une simple fin qui en serait séparée.
Quatorzièmement : la vue d’ensemble
Si nous réunissons ces versets et ces hypothèses dans un modèle unique, une vaste perspective se dessine devant nous :
Dieu
La création
La révélation et la guidance
Les anges font partie du système d’exécution de l’ordre de Dieu et de la révélation
L’être humain et les djinns
La terre comme domaine de la vie, de la mise à l’épreuve, de la lieutenance et de l’action
Et, de l’autre côté :
Iblis
Le fourvoiement, l’embellissement trompeur, les vains espoirs et l’égarement
Les démons parmi les djinns et les êtres humains
L’influence sur l’être humain
L’influence sur la perception, le choix et le comportement
Puis : le choix
L’action
La responsabilité
La reddition des comptes
Le Paradis ou l’Enfer
Ce n’est pas une carte que le Coran présente en un seul schéma.
C’est un agencement des versets dans un modèle unique.
C’est ici que commence à se manifester la valeur de l’hypothèse.
Quinzièmement : le conflit n’oppose pas Dieu à Iblis
C’est là un point essentiel.
Je ne considère pas que le Coran présente le conflit comme un affrontement entre deux forces équivalentes.
Iblis est une créature.
Les djinns sont des créatures.
L’être humain est une créature.
Les anges sont des créatures.
Et Dieu seul :
﴿اللَّهُ خَالِقُ كُلِّ شَيْءٍ﴾ (Dieu est le Créateur de toute chose.)
Le véritable conflit n’oppose donc pas un créateur à son égal.
Il oppose plutôt :
La guidance et le fourvoiement.
L’obéissance et la désobéissance.
La conscience et l’adhésion aveugle.
Le choix et le fait de subir une influence.
L’édification de la civilisation et la corruption.
L’être humain est l’un des principaux lieux de ce conflit, car il possède la capacité de choisir.
Seizièmement : la lieutenance sur terre devient une responsabilité
L’idée de lieutenance retrouve ici sa place.
Si l’être humain est un lieutenant sur terre, et s’il possède le savoir, la capacité et le choix, la lieutenance ne peut être un simple titre.
Elle est une responsabilité.
Dieu dit : ﴿ثُمَّ جَعَلْنَاكُمْ خَلَائِفَ فِي الْأَرْضِ مِن بَعْدِهِمْ لِنَنظُرَ كَيْفَ تَعْمَلُونَ﴾ (Puis Nous avons fait de vous des successeurs sur terre après eux, afin de voir comment vous agiriez.)
La question n’est donc pas :
Es-tu un lieutenant ?
Mais : comment agis-tu ?
La philosophie de la création rejoint ici la philosophie de la responsabilité.
Car l’être humain n’est pas mis à l’épreuve uniquement dans ce qu’il sait.
Mais dans ce qu’il fait de ce qu’il a appris.
Conclusion : l’être humain au cœur de la bataille du choix
Si nous réunissons ce qui précède, nous pouvons formuler cette hypothèse :
La création n’est pas la simple existence de choses dans l’univers.
Elle est un système de relations, de fonctions et de complémentarité.
L’être humain fait partie de ce système, mais il se distingue par sa capacité à connaître, à choisir et à assumer la responsabilité.
Et le Coran le place devant deux voies :
La guidance et le fourvoiement.
Dans le système de la guidance apparaît la révélation, et apparaissent les anges dans l’exécution de l’ordre de Dieu et la transmission de Sa révélation.
Dans le système du fourvoiement apparaît Iblis, apparaissent les démons parmi les djinns et les êtres humains, et apparaissent l’embellissement trompeur, l’égarement et les vains espoirs.
La terre est le domaine de la mise à l’épreuve, de l’action et de la lieutenance.
L’être humain et les djinns relèvent du domaine de l’obligation morale et religieuse.
Le choix conduit à une action.
L’action conduit à une responsabilité.
La responsabilité aboutit à la reddition des comptes.
Puis vient l’issue ultime :
Le Paradis ou l’Enfer.
Nous pouvons dès lors comprendre le conflit qui se prolonge jusqu’à l’avènement de l’Heure non comme un conflit entre deux forces égales, mais comme un conflit dont l’enjeu est le choix de la créature et son parcours au sein de la création.
La « philosophie de la création » retrouve ici son sens le plus large :
L’être humain existe au sein d’une création qu’il n’a pas faite ; il est doté d’outils pour la comprendre, appelé à choisir et à agir en son sein, et responsable de la manière dont il se rapporte à son Créateur et à la création.
En contrepoint, nous pouvons lire le « changement de la création de Dieu » comme une hypothèse concernant un processus inverse qui tente de défaire la complémentarité, de corrompre les fonctions et d’influer sur la perception et le choix.
Quant à la « part assignée », elle ne désigne pas, dans cette perspective, l’ensemble du projet, mais peut constituer une partie de la mission.
La question ultime devient ainsi : l’être humain vit-il au sein de la création en tant que lieutenant responsable, ou se transforme-t-il progressivement en instrument au sein d’un processus de changement de la création ?
C’est peut-être là que réside l’une des questions les plus importantes de la philosophie de la création.
Car l’être humain ne choisit pas seulement entre deux actes.
Il peut aussi choisir, sans s’en apercevoir, le système dont il veut faire partie.
Le système de la guidance, de la complémentarité, du choix et de la responsabilité.
Ou le système du fourvoiement, du démantèlement, de l’influence et du renoncement au choix.
En définitive, la décision appartient toujours à l’être humain : ﴿إِنَّا هَدَيْنَاهُ السَّبِيلَ إِمَّا شَاكِرًا وَإِمَّا كَفُورًا﴾ (Nous lui avons indiqué la voie, qu’il soit reconnaissant ou ingrat).

