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Le hajj entre finalité coranique et formation historique des rites

Le Coran de l’intérieur

Langue du contenuOriginal: العربية
NarrateurFrançais

Une étude des rites, des concepts et des transformations : ce qui figure dans le texte, ce que transmet la tradition et ce qu’ajoute l’organisation moderne.

Introduction

Le hajj compte parmi les plus grands rites mentionnés dans le Coran. Il est la seule obligation cultuelle subordonnée à la condition d’en avoir la capacité :

﴿وَلِلَّهِ عَلَى النَّاسِ حِجُّ الْبَيْتِ مَنِ اسْتَطَاعَ إِلَيْهِ سَبِيلًا﴾ (Les hommes sont tenus envers Dieu d’accomplir le pèlerinage à la Maison, pour quiconque a les moyens de s’y rendre.) [آل عمران: ٩٧]

Une question importante se pose ici : pourquoi la prière, le jeûne et l’aumône légale sont-ils formulés comme des obligations générales, tandis que le hajj est lié à une condition de capacité et de possibilité effective ?

Et pourquoi, chez certaines personnes, la compréhension du hajj est-elle passée d’un culte fondé sur l’unicité divine, le rappel de Dieu, la piété et le rassemblement humain à des représentations centrées sur l’effacement des péchés, la garantie de l’exaucement des invocations ou la bénédiction attachée au lieu ? Le Coran affirme pourtant la proximité de Dieu avec l’être humain :

﴿وَنَحْنُ أَقْرَبُ إِلَيْهِ مِنْ حَبْلِ الْوَرِيدِ﴾ (Nous sommes plus proche de lui que sa veine jugulaire.) [ق: ١٦]

﴿وَإِذَا سَأَلَكَ عِبَادِي عَنِّي فَإِنِّي قَرِيبٌ أُجِيبُ دَعْوَةَ الدَّاعِ إِذَا دَعَانِ﴾ (Lorsque Mes serviteurs t’interrogent à Mon sujet, Je suis proche ; Je réponds à l’appel de celui qui M’invoque lorsqu’il M’invoque.) [البقرة: ١٨٦]

Dieu ne saurait donc être circonscrit à un lieu, et l’être humain n’a pas besoin d’un endroit particulier pour être proche de Lui, même si le hajj conserve sa place spécifique de rite rassemblant la communauté. D’où l’importance de relire le hajj sous deux angles : sa finalité coranique originelle et la formation historique et juridique de ses rites au fil du temps.

Premièrement : l’origine du hajj dans le Coran

Le Coran fait remonter l’origine du hajj à l’appel d’Abraham :

﴿وَأَذِّنْ فِي النَّاسِ بِالْحَجِّ يَأْتُوكَ رِجَالًا وَعَلَىٰ كُلِّ ضَامِرٍ يَأْتِينَ مِن كُلِّ فَجٍّ عَمِيقٍ﴾ (Proclame parmi les hommes le pèlerinage : ils viendront à toi à pied et sur toute monture amaigrie, venant de tout chemin lointain.) [الحج: ٢٧]

Il en précise ensuite directement la finalité :

﴿لِّيَشْهَدُوا مَنَافِعَ لَهُمْ وَيَذْكُرُوا اسْمَ اللَّهِ﴾ (Afin qu’ils bénéficient d’avantages qui leur sont destinés et mentionnent le nom de Dieu.) [الحج: ٢٨]

De ces versets peuvent être dégagées les grandes finalités du hajj : affirmer l’unicité de Dieu et rejeter l’associationnisme, rassembler les hommes autour d’une même visée, faire revivre la religion d’Abraham, réaliser le rappel de Dieu et la piété, instaurer le rassemblement humain et échanger des avantages religieux, sociaux et économiques.

Ainsi, dans le Coran, le hajj n’est pas un simple déplacement spatial, mais un projet de foi et de société à part entière.

Deuxièmement : pourquoi le hajj seul est-il soumis à une condition de capacité ?

Le hajj se distingue des autres pratiques cultuelles parce qu’il réunit plusieurs éléments : le voyage et les déplacements, le besoin de ressources financières, la capacité physique, la sécurité et le respect d’une période déterminée. D’où cette condition : ﴿مَنِ اسْتَطَاعَ إِلَيْهِ سَبِيلًا﴾ (Pour quiconque a les moyens de s’y rendre). La capacité n’est pas ici une exception à l’obligation, mais l’une des modalités de la levée de la gêne.

﴿وَمَا جَعَلَ عَلَيْكُمْ فِي الدِّينِ مِنْ حَرَجٍ﴾ (Il ne vous a imposé aucune gêne dans la religion.) [الحج: ٧٨]

C’est pourquoi le hajj est resté lié à la capacité effective de l’être humain.

Troisièmement : les mois du hajj dans le Coran

﴿الْحَجُّ أَشْهُرٌ مَّعْلُومَاتٌ﴾ (Le pèlerinage a lieu en des mois connus.) [البقرة: ١٩٧]

Le verset parle de mois, non d’un jour unique. La majorité des exégètes a compris qu’il s’agissait de chawwāl, de dhū al-qaʿda et d’une partie de dhū al-ḥijja. Certains chercheurs estiment, en revanche, que cette expression pourrait ouvrir la discussion sur une durée plus étendue. Quoi qu’il en soit, le texte coranique établit bien l’existence d’un cadre temporel connu pour le hajj.

Apparaît ici la distinction entre le texte coranique, l’interprétation juridique et la mise en pratique historique.

Quatrièmement : les rites du hajj dans le Coran

La circumambulation.

﴿وَلْيَطَّوَّفُوا بِالْبَيْتِ الْعَتِيقِ﴾ (Qu’ils accomplissent la circumambulation autour de l’antique Maison.) [الحج: ٢٩]

﴿وَإِذْ جَعَلْنَا الْبَيْتَ مَثَابَةً لِّلنَّاسِ وَأَمْنًا﴾ (Et lorsque Nous fîmes de la Maison un lieu où les hommes reviennent et un lieu de sécurité.) [البقرة: ١٢٥]

Dans son sens coranique, la circumambulation est donc liée au retour à Dieu, à la proclamation de l’unicité divine, à l’unité des hommes autour d’une même visée et à la réalisation de la sécurité spirituelle et sociale. Il ne s’agit pas d’adorer l’édifice ou la matière.

Al-Ṣafā et al-Marwa.

﴿إِنَّ الصَّفَا وَالْمَرْوَةَ مِن شَعَائِرِ اللَّهِ﴾ (Al-Ṣafā et al-Marwa comptent assurément parmi les signes rituels de Dieu.) [البقرة: ١٥٨]

Le Coran établit leur statut de deux signes rituels du hajj et de la ʿumra. La tradition les a, quant à elle, rattachés au récit d’Agar et de sa course à la recherche d’eau. Apparaît ici la distinction entre le texte coranique et l’explication traditionnelle et historique.

Les jamarāt. Le Coran ne mentionne pas les détails du jet de cailloux aux jamarāt sous sa forme actuelle. Ce qui y figure est ceci :

﴿وَاذْكُرُوا اللَّهَ فِي أَيَّامٍ مَّعْدُودَاتٍ﴾ (Et rappelez-vous Dieu durant des jours comptés.) [البقرة: ٢٠٣]

Le nombre des jamarāt, les modalités du jet et leur ordre ont, quant à eux, été transmis par les récits et la pratique juridique. La tradition les rattache au récit de Satan faisant obstacle à Abraham. Il est donc plus exact de dire que leurs détails ne sont pas explicitement mentionnés dans le Coran, mais qu’ils sont devenus partie intégrante de la mise en pratique historique du hajj.

Zamzam. Le nom de Zamzam ne figure pas dans le Coran ; Zamzam n’y est pas non plus mentionné comme un rite autonome ou une condition du hajj. Il demeure néanmoins un élément important de la mémoire islamique et de la tradition liée au hajj.

Cinquièmement : comment le Messager a-t-il accompli le hajj selon la tradition ?

Selon les récits islamiques, le Messager a accompli le hajj lors du pèlerinage d’adieu, à partir duquel s’est constituée la majeure partie des règles juridiques relatives à sa pratique. Les sources mentionnent l’ordre suivant : l’entrée en état de sacralisation, puis la circumambulation, puis le parcours entre al-Ṣafā et al-Marwa, puis le départ vers Minā, puis la station à ʿArafa, puis la nuit passée à Muzdalifa, puis le jet de cailloux aux jamarāt, puis l’offrande sacrificielle ou l’abattage, puis le rasage ou la coupe des cheveux, puis les circumambulations de l’ifāḍa et de l’adieu.

Sixièmement : comment le hajj est-il accompli aujourd’hui ?

Le hajj contemporain repose sur trois niveaux imbriqués.

Le premier : le fondement coranique, qui comprend la Maison sacrée, la circumambulation, al-Ṣafā et al-Marwa, l’offrande sacrificielle, le rappel de Dieu, le lieu rituel sacré, le déferlement depuis ʿArafāt et les mois du hajj.

Le deuxième : l’héritage juridique, qui comprend l’ordre des rites, le nombre de tours, le jet de cailloux aux jamarāt, les détails de l’état de sacralisation, les nuitées et les déplacements.

Le troisième : l’organisation moderne, notamment les campements, les transports et les trains, la gestion des foules, les autorisations et les services, ainsi que l’organisation sanitaire et sécuritaire.

Le hajj moderne en est ainsi venu à réunir : le texte coranique + la tradition juridique + l’administration contemporaine.

Septièmement : les finalités du hajj dans le message premier

L’unicité divine ; le hajj prolonge en effet l’appel d’Abraham : ﴿حَنِيفًا وَمَا كَانَ مِنَ الْمُشْرِكِينَ﴾ (Exclusivement tourné vers Dieu, et il n’était pas du nombre des associateurs.) | آل عمران: ٦٧

Et le rappel de Dieu : ﴿وَيَذْكُرُوا اسْمَ اللَّهِ﴾ (Et qu’ils mentionnent le nom de Dieu), ainsi que la piété : ﴿وَلَٰكِن يَنَالُهُ التَّقْوَىٰ مِنكُمْ﴾ (Mais c’est votre piété qui L’atteint.) | الحج: ٣٧

Et l’égalité ; le hajj efface en effet les différences apparentes entre les hommes. Et le rassemblement de la communauté ; il est le plus grand rassemblement religieux et social des musulmans. Et les avantages : ﴿لِّيَشْهَدُوا مَنَافِعَ لَهُمْ﴾ (Afin qu’ils bénéficient d’avantages qui leur sont destinés), lesquels comprennent les avantages spirituels, humains, sociaux et économiques.

Huitièmement : comment la compréhension du hajj a-t-elle changé chez certaines personnes ?

Avec le temps sont apparues des représentations supplémentaires : le considérer uniquement comme un moyen d’obtenir le pardon des péchés, lier l’invocation au seul lieu, privilégier la bénédiction attachée au lieu plutôt que la réforme intérieure, en faire une valeur sociale et symbolique, et donner une ampleur croissante à ses dimensions économique et organisationnelle.

Il faut néanmoins distinguer la foi dans le mérite et le statut du hajj de la croyance selon laquelle le hajj seul dispenserait du repentir et de la réforme. Le Coran lie en effet le pardon au repentir et à l’action :

﴿إِلَّا مَن تَابَ وَآمَنَ وَعَمِلَ عَمَلًا صَالِحًا﴾ (Sauf celui qui se repent, croit et accomplit une œuvre bonne.) [الفرقان: ٧٠]

Et il lie l’acceptation des rites à la piété :

﴿لَن يَنَالَ اللَّهَ لُحُومُهَا وَلَا دِمَاؤُهَا وَلَٰكِن يَنَالُهُ التَّقْوَىٰ مِنكُمْ﴾ (Ni leur chair ni leur sang n’atteindront Dieu, mais c’est votre piété qui L’atteint.) [الحج: ٣٧]

Neuvièmement : la capacité entre l’individu et la communauté

L’usage a été de comprendre la capacité en termes de ressources financières, de santé, de moyens de subsistance et de moyens de transport. Mais le verset ne dit pas : celui qui en a la capacité financière ou physique. Il dit : ﴿مَنِ اسْتَطَاعَ إِلَيْهِ سَبِيلًا﴾ (Pour quiconque a les moyens de s’y rendre). Le terme « voie » peut renvoyer au chemin, à la possibilité, à l’accès et à la réalisation d’une capacité effective.

D’où une question relative aux finalités : s’agit-il uniquement de la capacité de l’individu ? Ou le texte admet-il un sens plus large, concernant la capacité de la communauté et ses conditions collectives ?

Le Coran lie en effet le hajj à la sécurité : ﴿وَإِذْ جَعَلْنَا الْبَيْتَ مَثَابَةً لِّلنَّاسِ وَأَمْنًا﴾ (Et lorsque Nous fîmes de la Maison un lieu où les hommes reviennent et un lieu de sécurité), à l’unité des hommes : ﴿وَأَذِّنْ فِي النَّاسِ بِالْحَجِّ﴾ (Proclame parmi les hommes le pèlerinage), aux avantages : ﴿لِّيَشْهَدُوا مَنَافِعَ لَهُمْ﴾ (Afin qu’ils bénéficient d’avantages qui leur sont destinés), et à la levée de la gêne : ﴿وَمَا جَعَلَ عَلَيْكُمْ فِي الدِّينِ مِنْ حَرَجٍ﴾ (Il ne vous a imposé aucune gêne dans la religion).

Il est dès lors possible d’examiner une hypothèse relative aux finalités : la capacité comprend-elle la sécurité du chemin ? La liberté d’accès ? L’absence de contrainte et d’interdiction ? La réalisation des finalités fédératrices ? La sûreté du rassemblement humain ? Cela demeure un champ de méditation et de recherche, non un jugement définitif.

Conclusion

Dans le Coran, le hajj n’est pas un simple voyage dans l’espace, mais un projet global fondé sur l’unicité divine, le rappel de Dieu, la piété, l’égalité, le rassemblement humain et la revivification du message d’Abraham. Certains de ses rites sont demeurés clairement énoncés dans le texte coranique, tandis que d’autres détails ont été transmis par la tradition, l’effort d’interprétation juridique et la mise en pratique historique.

C’est pourquoi l’étude du hajj exige toujours de distinguer le texte coranique — ce qui figure dans les versets —, la tradition islamique — ce qui a été transmis par les récits et les efforts d’interprétation juridique —, et la pratique moderne — ce qui a été ajouté en matière d’organisation et d’administration.

La question reste ouverte : nous concentrons-nous sur la seule forme des rites, ou sur les finalités que le Coran assigne au hajj ? La visée ultime n’est pas seulement le mouvement, mais la piété, la conscience et le changement que le voyage fait naître chez l’être humain et dans la société.