Israël dans le Coran
Le Coran de l’intérieur
Le Coran a-t-il dissimulé son identité et l’a-t-il révélée dans son cheminement ?
Qui est Israël ?
La question peut sembler tranchée depuis des siècles : Israël est Jacob.
Mais lorsque nous mettons un instant cette réponse de côté et revenons au seul Coran, une question plus saisissante apparaît : où le Coran a-t-il dit qu’Israël est Jacob ?
Le Coran mentionne explicitement Jacob par son nom :
﴿وَوَهَبْنَا لَهُ إِسْحَاقَ وَيَعْقُوبَ﴾ (Et Nous lui avons accordé Isaac et Jacob.) [الأنعام: ٨٤]
Il mentionne également Israël par son nom :
﴿كُلُّ الطَّعَامِ كَانَ حِلًّا لِّبَنِي إِسْرَائِيلَ إِلَّا مَا حَرَّمَ إِسْرَائِيلُ عَلَىٰ نَفْسِهِ مِن قَبْلِ أَن تُنَزَّلَ التَّوْرَاةُ﴾ (Toute nourriture était licite pour les Enfants d’Israël, sauf ce qu’Israël s’était interdit à lui-même avant que la Torah ne fût révélée.) [آل عمران: ٩٣]
Mais nous ne trouvons aucun verset disant explicitement : Israël est Jacob. C’est ici que commence le cheminement.
Et si le Coran voulait que nous connaissions Israël non à travers une narration (riwāya) extérieure au texte, mais à travers son parcours à l’intérieur du texte ? Et si son identité n’apparaissait pas dans un seul verset, mais se dévoilait lorsque nous plaçons les versets les uns à côté des autres : d’Israël avant la révélation de la Torah… aux Enfants d’Israël… au premier meurtre de l’histoire de l’humanité… jusqu’à cette parole du Très-Haut :
﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ كَتَبْنَا عَلَىٰ بَنِي إِسْرَائِيلَ أَنَّهُ مَن قَتَلَ نَفْسًا بِغَيْرِ نَفْسٍ أَوْ فَسَادٍ فِي الْأَرْضِ فَكَأَنَّمَا قَتَلَ النَّاسَ جَمِيعًا﴾ (C’est pour cela que Nous avons prescrit aux Enfants d’Israël que quiconque tue une personne, sans que celle-ci ait tué une personne ou semé la corruption sur terre, est comme s’il avait tué l’humanité entière.) [المائدة: ٣٢]
Puis au meurtre, à la corruption et à l’arrogance… puis à l’égarement suscité par les humains et les djinns :
﴿رَبَّنَا أَرِنَا الَّذَيْنِ أَضَلَّانَا مِنَ الْجِنِّ وَالْإِنسِ﴾ (Notre Seigneur, montre-nous les deux qui nous ont égarés, parmi les djinns et les humains.) [فصلت: ٢٩]
Sommes-nous donc devant deux voies d’égarement ? L’une issue des djinns, représentée par Iblis. L’autre issue des humains… mais qui la représente ? Et Israël pourrait-il être la clé qui relie l’ensemble de ce parcours ?
Il ne s’agit pas de tenter de remplacer une narration (riwāya) héritée par une nouvelle narration (riwāya). Il s’agit de tenter de poser la question en repartant de zéro : si nous lisons le Coran par le Coran, sans lui imposer une identité préétablie d’Israël, que dira le Coran d’Israël ?
Je ne vous demande pas de croire à l’hypothèse, mais de la mettre à l’épreuve : si Israël est Jacob, apportez-en la preuve tirée du Coran ; et s’il ne l’est pas, qui est cet Israël dont parle le Coran avant la révélation de la Torah ?
Que dit explicitement le Coran d’Israël ?
Le premier point incontournable est que le Coran emploie « Israël » comme nom d’une personne, puis emploie « les Enfants d’Israël » pour désigner un groupe qui se rattache à elle par la filiation.
Israël est ainsi évoqué au singulier : ﴿مَا حَرَّمَ إِسْرَائِيلُ عَلَىٰ نَفْسِهِ﴾ (ce qu’Israël s’était interdit à lui-même), puis il est question des ﴿بَنِي إِسْرَائِيلَ﴾ (Enfants d’Israël) ; et, surtout, cela se situait ﴿مِن قَبْلِ أَن تُنَزَّلَ التَّوْرَاةُ﴾ (avant que la Torah ne fût révélée).
Nous avons donc, dans le Coran, une personne nommée Israël, dont une descendance se réclame et qui est chronologiquement antérieure à la révélation de la Torah. Mais où le Coran a-t-il dit explicitement qu’Israël est Jacob ?
Nous ne trouvons dans le texte coranique aucune formulation directe qui le dise. C’est ici que s’ouvre l’espace du Tadbur. La question n’est pas : Israël peut-il être Jacob ? Une question la précède : d’où vient, à l’origine, cette équivalence ? S’agit-il d’une donnée coranique, ou d’une narration (riwāya) venue de l’extérieur du Coran, puis devenue le fondement de la lecture des versets ?
Le Coran connaît Jacob par son nom
﴿أَمْ كُنتُمْ شُهَدَاءَ إِذْ حَضَرَ يَعْقُوبَ الْمَوْتُ﴾ (Étiez-vous donc témoins lorsque la mort se présenta à Jacob ?) [البقرة: ١٣٣]
Nous avons donc devant nous, dans le Coran, un nom explicite : Jacob. Et nous avons un autre nom explicite : Israël. Aucun verset ne dit qu’il s’agit d’une seule et même personne. Cela ne prouve pas qu’Israël n’est pas Jacob, mais établit un point méthodologique important : l’identification d’Israël à Jacob n’est pas une formulation coranique explicite ; nous ne devrions donc pas en faire un point de départ avant de l’avoir mise à l’épreuve.
D’où vient le récit du changement de nom de Jacob en Israël ?
Lorsque nous sortons du Coran et recherchons l’origine de la narration (riwāya) détaillée qui pose Jacob = Israël, nous la trouvons dans le livre de la Genèse. Il ne s’agit pas ici d’une simple différence de noms, mais d’un récit entier sur lequel se construit l’identité d’Israël.
Le livre de la Genèse rapporte que Jacob engagea une lutte avec quelqu’un jusqu’au lever de l’aube, et que celui-ci lui demanda de le laisser partir parce que l’aube s’était levée, tandis que Jacob persistait à ne pas le laisser partir avant qu’il ne le bénît. Vient ensuite cette question frappante : « Quel est ton nom ? » Il répond : « Jacob. » On lui dit alors qu’il ne sera plus appelé Jacob, mais « Israël » ; par la suite, Jacob est de nouveau nommé Israël en d’autres endroits du livre.
Ainsi se constitue la narration (riwāya) à partir de laquelle s’est transmise l’équivalence : Jacob ← Israël ; autrement dit, Israël n’est pas un autre personnage, mais un autre nom de Jacob.
Mais le récit lui-même soulève des questions majeures
Qui est celui qui lutte avec Jacob ? Et comment un être humain peut-il engager une lutte avec Dieu ? Comment cet être peut-il ignorer le nom de Jacob, puis lui demander : « Quel est ton nom ? » Si c’est bien de Dieu qu’il s’agit, comment peut-Il demander à un être humain son nom ? Pourquoi, ensuite, Jacob demande-t-il à Dieu une bénédiction après avoir lutté avec Lui ? La narration (riwāya) elle-même va jusqu’à faire dire à Jacob : « J’ai vu Dieu face à face, et ma vie a été sauve. »
Du point de vue du Coran, ce ne sont pas de simples détails secondaires. Lorsqu’il parle de Dieu, le Coran ne Le présente pas sous cette forme humaine, ne fait pas dépendre le savoir de Dieu d’une question adressée à l’être humain sur son nom, et ne fonde pas la relation de l’être humain à Dieu sur une lutte physique.
﴿لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ﴾ (Rien ne Lui est semblable.) [الشورى: ١١]
﴿لَا تُدْرِكُهُ الْأَبْصَارُ وَهُوَ يُدْرِكُ الْأَبْصَارَ﴾ (Les regards ne Le saisissent pas, mais Lui saisit les regards.) [الأنعام: ١٠٣]
﴿وَمَا قَدَرُوا اللَّهَ حَقَّ قَدْرِهِ﴾ (Ils n’ont pas estimé Dieu à Sa juste mesure.) [الزمر: ٦٧]
C’est pourquoi, lorsque je mets la narration (riwāya) de la Torah en regard de la démarche coranique, je constate un écart manifeste dans la manière de présenter Dieu, Ses attributs et la nature de la relation entre Dieu et l’être humain. Cela ne signifie pas que j’aie besoin de m’engager dans une bataille pour établir la véracité ou la fausseté de la Torah ; la question que j’examine est plus simple et plus profonde : est-ce bien sur ce récit que le Coran veut, au départ, que nous fondions l’identité d’Israël ?
Car le Coran ne relate ni la lutte de Jacob avec Dieu, ni la question de Dieu à Jacob sur son nom, ni le changement du nom de Jacob en Israël ; et il ne dit nulle part : Israël est Jacob.
Nous avons donc une narration (riwāya) extérieure au Coran qui propose une explication toute faite de l’identité d’Israël, puis, ultérieurement, la tradition héritée islamique apporte des narrations (riwāya) qui affirment l’équivalence entre Israël et Jacob. La question méthodologique se pose alors avec plus de force : le récit du changement de nom est-il passé des narrations (riwāya) israéliennes à la tradition héritée islamique, avant que cette équivalence ne devienne une vérité admise dans la lecture islamique ?
Je ne dis pas que son absence du Coran suffit à prouver qu’elle est d’origine israélite, mais je dis qu’il faut en rechercher la source, et que nous ne devons pas l’introduire dans le Coran pour ensuite lire le Coran à travers elle.
La méthode que j’adopte ici est donc la suivante : je n’aborde pas le Coran avec une information préalable pour chercher ensuite les versets qui lui correspondent ; je pars du Coran et je le laisse me révéler qui est Israël.
Et que s’est-il passé lorsque la narration (riwāya) est passée dans la tradition héritée islamique ?
Dans la tradition héritée islamique, il existe une narration (riwāya) attribuée à Ibn Abbas, selon laquelle le Prophète ﷺ aurait dit aux Juifs : « Savez-vous qu’Israël est Jacob ? » Cette narration (riwāya) figure dans des sources de hadiths, dont le Musnad d’Ahmad, mais elle ne figure sous cette formulation ni dans le Sahih d’al-Bukhari ni dans le Sahih de Muslim.
Il faut ici distinguer trois choses : le Coran, qui ne dit pas explicitement qu’Israël est Jacob ; la narration (riwāya) de la Torah, qui relate le changement de nom ; et la narration (riwāya) du hadith, qui attribue au Prophète ﷺ l’affirmation de cette équivalence. Cette distinction est très importante, car le passage d’une information dans les ouvrages de la tradition héritée n’en fait pas automatiquement un texte coranique.
Le récit du changement de nom pourrait-il relever des isrāʾīliyyāt ?
C’est une question historique qui exige d’étudier les chaînes de transmission de la narration (riwāya) et ses sources anciennes, et de les comparer au parcours de transmission des traditions israélites vers les ouvrages d’exégèse (tafsīr) et de hadith. Mais la seule présence de ce récit dans la Torah avant l’apparition de la narration (riwāya) islamique, son absence du Coran, puis l’apparition de cette équivalence dans certaines narrations (riwāya) islamiques font de l’origine de la transmission de cette information une question légitime que l’on ne saurait éluder.
Plus important encore : l’absence du hadith chez al-Bukhari et Muslim ne prouve pas, à elle seule, qu’il relève des isrāʾīliyyāt, de même que sa présence dans une autre source de hadiths n’en fait pas du Coran. La question n’est donc pas : quelqu’un l’a-t-il rapporté ? Mais : d’où vient initialement cette information ? Comment s’est-elle transmise ? Avait-elle pour source le Coran, la narration (riwāya) israélite, ou une narration (riwāya) indépendante relevant du hadith ?
Pourquoi al-Bukhari et Muslim n’ont-ils pas rapporté cette narration (riwāya) ?
Il faut ici être précis. Il n’est pas légitime de dire : « Al-Bukhari et Muslim ne l’ont pas déclarée authentique parce qu’elle relève des isrāʾīliyyāt », comme si nous disposions d’un texte de leur part établissant cette raison ; le fait de ne pas avoir inclus une narration (riwāya) donnée ne constitue pas, à lui seul, un jugement la déclarant d’origine israélite ou non authentique.
On peut toutefois poser cette question de recherche : si cette narration (riwāya) est la source islamique explicite de l’énoncé « Israël est Jacob », pourquoi ne figure-t-elle pas sous cette formulation dans les deux Sahih, alors que ceux-ci contiennent un grand nombre de narrations (riwāya) relatives aux prophètes et aux Enfants d’Israël ? Cela ne tranche pas la question, mais ouvre la voie à une enquête sur la source de la narration (riwāya) et sur son parcours de transmission.
La différence entre partir du legs reçu et partir du Coran
Il existe une première voie : Israël = Jacob ; nous prenons ensuite ce résultat comme une vérité préalable, puis lisons sur cette base tous les versets relatifs aux Enfants d’Israël.
Il existe une autre voie : le Coran mentionne Jacob et mentionne Israël, sans dire explicitement qu’ils sont une seule et même personne ; nous mettons donc provisoirement cette équivalence de côté et commençons la recherche à partir du Coran lui-même. Non pour prouver qu’Israël n’est pas Jacob, ni pour prouver que la narration (riwāya) issue de la tradition héritée est erronée, mais dans un seul but : mettre à l’épreuve l’identité d’Israël au sein du réseau du Coran lui-même.
Israël avant la Torah
Dans le verset de la sourate Al Imran, le Coran ne présente pas Israël seulement comme le nom d’un groupe, mais dit : ﴿مَا حَرَّمَ إِسْرَائِيلُ عَلَىٰ نَفْسِهِ﴾ (ce qu’Israël s’était interdit à lui-même). Israël est donc ici une personne, et l’événement précède la révélation de la Torah. Cela ouvre une piste importante : si le Coran veut seulement nous faire savoir qu’Israël est Jacob, pourquoi ne l’a-t-il dit explicitement en aucun endroit ? Et pourquoi laisse-t-il ce nom réparti entre différents contextes ?
C’est ici que commence l’hypothèse
Je ne dis pas : Israël est Jacob. Et je ne dis pas d’avance : Israël n’est pas Jacob. Je dis plutôt : mettons cette équivalence de côté et lisons le Coran tel qu’il est.
Nous commençons par Jacob sous son nom, puis Israël sous son nom, puis les Enfants d’Israël ; nous recherchons ensuite les passages où apparaît Israël, les événements auxquels ce nom a été associé et les effets qui se sont prolongés à partir de ce parcours.
Si l’identité d’Israël se trouve effectivement dans le Coran, elle pourrait ne pas se trouver dans un unique verset d’identification, mais dans un réseau de versets. La question passe alors de : « Qui a dit qu’Israël est Jacob ? » à une interrogation plus vaste : que dit le Coran lui-même au sujet d’Israël ?
Le récit des deux fils d’Adam
﴿وَاتْلُ عَلَيْهِمْ نَبَأَ ابْنَيْ آدَمَ بِالْحَقِّ إِذْ قَرَّبَا قُرْبَانًا فَتُقُبِّلَ مِنْ أَحَدِهِمَا وَلَمْ يُتَقَبَّلْ مِنَ الْآخَرِ قَالَ لَأَقْتُلَنَّكَ﴾ (Et récite-leur en toute vérité le récit des deux fils d’Adam, lorsqu’ils présentèrent chacun une offrande : celle de l’un fut acceptée, mais celle de l’autre ne le fut pas. Il dit : « Je te tuerai assurément. ») [المائدة: ٢٧]
﴿فَطَوَّعَتْ لَهُ نَفْسُهُ قَتْلَ أَخِيهِ فَقَتَلَهُ﴾ (Son âme l’amena alors à tuer son frère, et il le tua.) [المائدة: ٣٠]
Le Coran ne mentionne pas le nom du meurtrier et ne nous dit pas : c’est un tel ; il dit seulement : le fils d’Adam. La recherche pourrait ici sembler terminée, mais le Coran ne s’arrête pas là : presque immédiatement après le verset vient le passage à une prescription adressée aux Enfants d’Israël, introduite par la formule ﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ﴾ (C’est pour cela).
Que s’est-il donc passé auparavant ? Le premier meurtre humain du récit. Et qu’est-il venu ensuite ? Une prescription adressée aux Enfants d’Israël. C’est ici qu’apparaît le premier grand nœud de la recherche : pourquoi le Coran est-il passé du récit du fils d’Adam meurtrier aux Enfants d’Israël précisément ?
« C’est pour cela » n’est-il qu’une transition thématique ?
Nous pouvons lire les deux versets séparément, mais nous pouvons aussi méditer leur lien : meurtre du frère → ﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ﴾ (C’est pour cela) → les Enfants d’Israël → interdiction de tuer une personne. Ce lien est présent dans le texte lui-même, et nous n’avons pas besoin d’une narration (riwāya) extérieure pour en établir l’existence.
De là surgit une question plus vaste : si le meurtrier, dans le récit des deux fils d’Adam, n’est pas nommé dans le texte, et si le récit est immédiatement suivi d’une prescription concernant les Enfants d’Israël, se pourrait-il que le Coran ait laissé ailleurs la clé de l’identité de cette personne ? Il ne faut pas ici se précipiter vers la conclusion, mais poursuivre la recherche.
Du meurtre du frère au meurtre des prophètes
Par la suite, dans le Coran, le meurtre ne demeure pas chez les Enfants d’Israël un acte individuel isolé :
﴿وَيَقْتُلُونَ الْأَنْبِيَاءَ بِغَيْرِ حَقٍّ﴾ (Et ils tuent les prophètes sans aucun droit.) [البقرة: ٦١]
﴿فَرِيقًا كَذَّبُوا وَفَرِيقًا يَقْتُلُونَ﴾ (Ils en ont traité certains de menteurs et en tuent d’autres.) [المائدة: ٧٠]
Puis apparaît dans le Coran une autre description de leur parcours :
﴿لَتُفْسِدُنَّ فِي الْأَرْضِ مَرَّتَيْنِ وَلَتَعْلُنَّ عُلُوًّا كَبِيرًا﴾ (Vous sèmerez assurément la corruption sur terre à deux reprises et vous vous élèverez avec une grande arrogance.) [الإسراء: ٤]
Nous ne sommes plus ici devant un meurtre isolé, mais devant un parcours récurrent dans le Coran, qui associe meurtre, corruption et arrogance. Cela ne signifie pas que chaque individu parmi les Enfants d’Israël porte ces traits ; le Coran lui-même établit une distinction entre eux : ﴿لَيْسُوا سَوَاءً﴾ (Ils ne sont pas tous semblables.). Il retrace néanmoins l’histoire d’un groupe qui se réclame d’Israël et révèle, à travers elle, un schéma d’actions.
S’il existe un égarement suscité par les djinns, en existe-t-il aussi un suscité par les humains ?
﴿رَبَّنَا أَرِنَا الَّذَيْنِ أَضَلَّانَا مِنَ الْجِنِّ وَالْإِنسِ نَجْعَلْهُمَا تَحْتَ أَقْدَامِنَا لِيَكُونَا مِنَ الْأَسْفَلِينَ﴾ (Notre Seigneur, montre-nous les deux qui nous ont égarés, parmi les djinns et les humains, afin que nous les placions sous nos pieds et qu’ils soient parmi les plus bas.) [فصلت: ٢٩]
Le verset parle de deux êtres : l’un parmi les djinns, l’autre parmi les humains. Le Coran nous présente clairement le modèle de l’égarement suscité du côté des djinns : Iblis.
﴿إِلَّا إِبْلِيسَ أَبَىٰ وَاسْتَكْبَرَ﴾ (À l’exception d’Iblis, qui refusa et s’enorgueillit.) [البقرة: ٣٤]
﴿فَوَسْوَسَ لَهُمَا الشَّيْطَانُ﴾ (Le diable leur fit alors à tous deux des suggestions.) [الأعراف: ٢٠]
﴿يَا بَنِي آدَمَ لَا يَفْتِنَنَّكُمُ الشَّيْطَانُ كَمَا أَخْرَجَ أَبَوَيْكُم مِّنَ الْجَنَّةِ﴾ (Ô Enfants d’Adam, que le diable ne vous séduise pas comme il a fait sortir vos deux parents du Jardin.) [الأعراف: ٢٧]
Le Coran nous révèle donc clairement un parcours : Iblis → le diable → la séduction qui égare → l’expulsion d’Adam du Jardin → une hostilité persistante envers les Enfants d’Adam. Mais qu’en est-il de l’autre partie ? Qui est celui qui égare parmi les humains ? C’est ici que le tableau commence à se préciser.
Israël pourrait-il être l’origine humaine du parcours de l’égarement ?
Si nous réunissons les fils précédents, un personnage apparaît devant nous, que le Coran n’a pas nommé dans le récit du meurtre, mais autour duquel il laisse un réseau de significations : un fils d’Adam tue son frère, puis vient ﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ﴾ (C’est pour cela.), puis les Enfants d’Israël, puis leur histoire apparaît dans le Coran associée au meurtre, à la corruption et à l’arrogance.
﴿شَيَاطِينَ الْإِنسِ وَالْجِنِّ يُوحِي بَعْضُهُمْ إِلَىٰ بَعْضٍ زُخْرُفَ الْقَوْلِ غُرُورًا﴾ (Des diables parmi les humains et les djinns, qui s’inspirent les uns aux autres des paroles enjolivées pour tromper.) [الأنعام: ١١٢]
On peut ici formuler l’hypothèse : si Iblis représente l’origine du parcours de l’égarement du côté des djinns, Israël représente-t-il l’origine du parcours de l’égarement du côté des humains ? Ce n’est pas une proposition que le Coran énonce littéralement, mais un Tadbur qui résulte de la mise en relation du réseau coranique.
D’Israël aux Enfants d’Israël
Si le groupe porte le nom d’« Enfants d’Israël », la question naturelle devient : que révèle le Coran au sujet du père auquel ce groupe se rattache ?
Ici, la méthode de recherche change : au lieu de prendre Israël hors du Coran, puis de l’y introduire, nous procédons à l’inverse ; nous recherchons Israël → son acte → l’effet de son acte → sa descendance → l’histoire de sa descendance → le schéma récurrent dans cette histoire. Tel est le cœur du Tadbur que nous mettons ici à l’épreuve.
L’égarement suscité par les humains se manifeste sous de multiples formes
﴿وَأَضَلَّهُمُ السَّامِرِيُّ﴾ (Et le Samiri les a égarés.) [طه: ٨٥]
Le Coran emploie donc explicitement le verbe « égarer » dans le contexte d’un homme associé à l’égarement des Enfants d’Israël. Cela n’implique pas que le Samiri soit Israël lui-même, mais, dans le cadre de cette hypothèse, on peut le considérer comme une manifestation ultérieure du schéma de l’égarement suscité par les humains.
Cela ouvre une autre question : le Coran nous présente-t-il plusieurs personnages qu’unit cependant un même schéma d’égarement ? Si tel est le cas, la recherche sur Israël pourrait ne pas porter sur une personne qui apparaît chaque fois sous son nom, mais sur un parcours humain qui se répète sous différentes formes.
Israël et le diable : deux parcours parallèles
Iblis : a désobéi → s’est enorgueilli → a égaré → a fait sortir Adam → est devenu un ennemi des Enfants d’Adam.
Israël — selon l’hypothèse : a tué → son acte a eu un effet législatif concernant les Enfants d’Israël → le meurtre, la corruption et l’arrogance sont apparus dans leur histoire → des formes humaines d’égarement sont apparues ultérieurement.
Dans les deux cas, nous ne parlons pas d’un simple nom, mais d’un acte → un effet → un parcours. Ce pourrait être la clé qui relie entre eux les versets dispersés.
Qu’en est-il du fait de « se dépouiller des versets » ?
﴿وَاتْلُ عَلَيْهِمْ نَبَأَ الَّذِي آتَيْنَاهُ آيَاتِنَا فَانسَلَخَ مِنْهَا فَأَتْبَعَهُ الشَّيْطَانُ فَكَانَ مِنَ الْغَاوِينَ﴾ (Et récite-leur le récit de celui à qui Nous avions donné Nos signes et qui s’en dépouilla ; le diable le poursuivit alors, et il fut du nombre des égarés.) [الأعراف: ١٧٥]
Le Coran ne dit pas que cette personne est Israël, mais le fait de se dépouiller des versets représente un autre modèle du parcours de l’être humain qui passe de la connaissance à l’égarement. Une différence importante apparaît ici : Iblis susurre à l’être humain, mais l’être humain lui-même peut devenir une composante du système de l’égarement, ce qui concorde avec ﴿شَيَاطِينَ الْإِنسِ وَالْجِنِّ﴾ (Des diables parmi les humains et les djinns.).
Que faire alors de l’identification traditionnelle d’Israël à Jacob ?
Nous n’avons pas besoin de la rejeter pour mettre l’hypothèse à l’épreuve, ni de l’accepter avant la recherche ; nous la plaçons en dehors de notre point de départ, puis nous demandons : le Coran lui-même peut-il l’établir ? S’il l’établit, la recherche prend fin ; s’il ne l’établit pas explicitement, nous devons explorer le reste du réseau.
La distinction entre la donnée coranique et la déduction issue du Tadbur devient ici nécessaire : le Coran dit Israël, dit Jacob, dit les Enfants d’Israël, rapporte le meurtre d’un frère par un fils d’Adam et dit ﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ كَتَبْنَا عَلَىٰ بَنِي إِسْرَائِيلَ﴾ (C’est pour cela que Nous avons prescrit aux Enfants d’Israël.). Quant à l’affirmation selon laquelle celui qui a tué son frère est Israël, c’est l’hypothèse que nous mettons à l’épreuve à travers ce réseau.
Le Tadbur devient ici une mise à l’épreuve, et non une sélection
Si l’hypothèse est juste, elle devrait pouvoir expliquer un plus grand nombre de versets avec un minimum de présupposés ; si elle est fausse, nous devrions trouver dans le Coran de quoi l’invalider. Telle est la véritable épreuve : non pas comment prouver qu’Israël est celui qui a tué son frère, mais déterminer si lire Israël de cette manière rend le réseau des versets plus cohérent, ou si certains versets réfutent cette lecture.
Hypothèse → preuves coraniques → liens → mise à l’épreuve → tentative de réfutation.
Que déduisons-nous à ce stade ?
Jusqu’ici, je ne dis pas que le Coran a déclaré : « Israël est celui qui a tué son frère », mais qu’il nous a laissé un ensemble de points : Israël est une personne ; il est antérieur à la révélation de la Torah ; les Enfants d’Israël se rattachent à lui ; Jacob est mentionné sous son nom, sans qu’une formulation coranique explicite l’identifie à Israël ; le récit du premier meurtre humain se termine par une transition vers les Enfants d’Israël au moyen de l’expression ﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ﴾ (C’est pour cela.) ; leur histoire dans le Coran comprend le meurtre, la corruption et l’arrogance ; et le Coran parle d’êtres qui égarent parmi les djinns et les humains.
C’est de là qu’émerge le Tadbur : peut-être le Coran n’a-t-il pas inscrit l’identité d’Israël dans une phrase directement définitoire, mais en a-t-il réparti les clés dans un réseau de versets, de sorte qu’elle n’apparaisse qu’en reliant le nom, l’acte, l’effet et le parcours.
﴿أَفَلَا يَتَدَبَّرُونَ الْقُرْآنَ﴾ (Ne méditent-ils donc pas le Coran ?) [النساء: ٨٢]
Et voici la réponse que dévoile cette lecture : Israël est l’homme qui a commis le premier meurtre dans l’histoire coranique, et c’est avec lui que commence la trajectoire humaine de l’égarement ; il est — dans cette lecture du réseau — l’un des deux que désignent les gens du Feu lorsqu’ils disent ﴿الَّذَيْنِ أَضَلَّانَا مِنَ الْجِنِّ وَالْإِنسِ﴾ (les deux qui nous ont égarés, parmi les djinns et les humains) ; Iblis représente ainsi l’origine de l’égarement parmi les djinns, et Israël l’origine de l’égarement parmi les humains.
Le nom → l’acte → l’effet → la descendance → la trajectoire → l’égarement
La plus grande tromperie
Si la lecture à laquelle nous sommes parvenus est juste, le tableau devient plus inquiétant que la simple existence de deux êtres qui égarent ; car aucune des deux trajectoires ne prend fin avec la mort de celui qui l’a inaugurée. Iblis a obtenu un sursis jusqu’au jour du temps fixé et demeure agissant sur terre, tandis qu’Israël — selon cette lecture — ne reste pas simplement un individu ayant commis un crime dont les effets auraient ensuite cessé : son nom devient une trajectoire humaine qui se prolonge : Israël → les Enfants d’Israël → le meurtre, la corruption et l’arrogance → l’égarement.
Ici surgit la question la plus inquiétante : s’il existe une origine de l’égarement parmi les djinns et une origine de l’égarement parmi les humains, les deux trajectoires opèrent-elles séparément ? Ou bien le Coran nous dévoile-t-il la possibilité d’une coopération entre les diables parmi les djinns et les diables parmi les humains ? Car le Coran ne se contente pas de mentionner l’existence des deux parties : il décrit une relation entre elles : ﴿يُوحِي بَعْضُهُمْ إِلَىٰ بَعْضٍ﴾ (les uns inspirent aux autres).
Nous pouvons alors comprendre autrement la « tromperie totale » : Iblis n’a pas besoin de gouverner lui-même les êtres humains, et Israël n’a pas besoin d’agir seul ; il suffit que la séduction exercée par les djinns s’articule à l’exécution et à la mise en forme assurées par les humains. Le djinn susurre, l’homme transforme cette suggestion en idée, l’idée devient une croyance, la croyance devient une identité, l’identité devient un conflit, et le conflit devient une histoire que les générations se transmettent. Ainsi, l’égarement peut se perpétuer sans même que l’homme en connaisse la source première.
L’absence de vérité fait partie de la tromperie
Si Iblis et Israël représentent les deux origines des trajectoires de l’égarement, le plus dangereux serait que la relation entre eux demeure cachée. L’homme peut en effet voir la religion ici, la politique là, la guerre ailleurs, l’identité ailleurs encore, puis la peur et la haine en un autre lieu, sans voir le fil qui les relie.
L’expression ﴿زُخْرُفَ الْقَوْلِ غُرُورًا﴾ (des paroles enjolivées pour tromper) devient alors une clé importante ; car la tromperie totale ne repose pas toujours sur le mensonge explicite, mais sur la dissimulation de la relation entre les parties : que l’homme voie chaque pièce isolément, sans voir le tableau d’ensemble.
Pourquoi l’égarement a-t-il besoin de l’homme ?
Parce qu’Iblis, à lui seul, ne peut contraindre l’homme :
﴿وَمَا كَانَ لِيَ عَلَيْكُم مِّن سُلْطَانٍ إِلَّا أَن دَعَوْتُكُمْ فَاسْتَجَبْتُمْ لِي﴾ (Je n’avais sur vous aucune autorité, sinon que je vous ai appelés et que vous m’avez répondu.) [إبراهيم: ٢٢]
Le point de bascule est donc l’homme lui-même : la séduction survient, l’homme y répond, puis il devient capable de séduire un autre homme ; l’individu se transforme alors en système, et l’homme devient lui-même l’un des instruments de l’égarement à l’œuvre sur terre.
C’est ici qu’apparaît le danger que représente Israël dans cette hypothèse
Si Israël est l’origine première de la trajectoire humaine de l’égarement, son importance ne tient pas seulement à sa personne, mais à ce qui advient après lui : son nom devient une filiation, sa filiation devient un groupe, le groupe entre dans l’histoire, l’histoire entre dans la religion, la religion entre dans la politique, la politique entre dans le conflit, puis le conflit devient une mémoire que les générations se transmettent.
Nous pouvons alors parvenir à la forme la plus dangereuse de la tromperie : que les êtres humains se combattent sans savoir d’où le conflit est parti à l’origine.
La tromperie totale
La tromperie totale ne signifie pas que le faux disparaisse, mais qu’il apparaisse sous la forme du vrai ; que chaque partie croie défendre Dieu alors qu’elle défend une narration (riwāya) dont elle a hérité ; que l’homme croie combattre son ennemi alors qu’il reproduit en réalité la trajectoire dans laquelle il a été engagé ; et que le conflit entre les êtres humains devienne le rideau qui dissimule le conflit plus profond : le vrai face à l’égarement.
C’est pourquoi l’alliance potentielle la plus dangereuse n’est pas celle de deux États ou de deux groupes, mais l’alliance d’Iblis + l’homme qui égare : Iblis susurre et l’homme planifie, Iblis séduit et l’homme exécute, Iblis dissimule la vérité et l’homme construit autour d’elle une narration (riwāya), puis les êtres humains se transmettent cette narration (riwāya) et en oublient l’origine.
Si donc Iblis est l’origine de l’égarement parmi les djinns et Israël l’origine de l’égarement parmi les humains, selon cette hypothèse, la question n’est plus seulement : qui sont-ils ? Mais : qu’advient-il lorsque les deux trajectoires se rejoignent ? En résulte-t-il la plus grande tromperie que l’homme ait connue ? Une tromperie qui fait que l’homme ne voit ni celui qui l’égare, ni la duperie, ni qu’il en est devenu partie prenante.
Le véritable combat ne consiste donc pas à chercher un nouvel ennemi, mais à mettre au jour la tromperie elle-même ; car le Coran ne nous invite pas à hériter du conflit, mais à le dévoiler : ﴿أَفَلَا تَعْقِلُونَ﴾ (Ne raisonnez-vous donc pas ?), ﴿أَفَلَا يَتَدَبَّرُونَ﴾ (Ne méditent-ils donc pas ?), ﴿هَاتُوا بُرْهَانَكُمْ﴾ (Apportez votre preuve).
La croyance qui a porté la trajectoire
﴿إِنَّ الدِّينَ عِندَ اللَّهِ الْإِسْلَامُ﴾ (La religion, auprès de Dieu, est l’islam.) [آل عمران: ١٩]
Si Israël représente — selon cette lecture — l’origine de l’égarement parmi les humains, et Iblis l’origine de l’égarement parmi les djinns, la question avance d’un pas : la croyance juive qui s’est constituée dans l’histoire est-elle le produit de l’action de ce duo ? Autrement dit, elle n’aurait pas été une religion révélée par Dieu sous ce nom, mais un système doctrinal et intellectuel façonné par la trajectoire de l’égarement, pour devenir un cadre auquel l’homme adhère et à travers lequel il reproduit cette trajectoire. Le but du duo ne serait donc pas simplement d’égarer directement l’homme, mais de fabriquer une croyance qui porte l’égarement à travers les générations.
Le Coran devient ici un événement différent dans l’histoire des messages divins ; car Dieu n’a pas laissé le dernier message connaître le même sort : Il a révélé un livre et s’est engagé à le préserver :
﴿إِنَّا نَحْنُ نَزَّلْنَا الذِّكْرَ وَإِنَّا لَهُ لَحَافِظُونَ﴾ (C’est Nous qui avons fait descendre le Rappel, et c’est Nous qui en assurons la préservation.) [الحجر: ٩]
﴿لَا يَأْتِيهِ الْبَاطِلُ مِن بَيْنِ يَدَيْهِ وَلَا مِنْ خَلْفِهِ﴾ (Le faux ne l’atteint ni par-devant ni par-derrière.) [فصلت: ٤٢]
Ainsi, le Coran est venu placer devant l’être humain le texte que le processus d’égarement ne peut remodeler comme il a remodelé ce qui l’a précédé. De là, nous pouvons comprendre plus largement la fonction du Coran dans cette lecture : le Coran n’est pas venu seulement faire connaître la religion à l’être humain, mais aussi lui dévoiler ce qui est arrivé à la religion lorsqu’elle est entrée dans l’histoire ; il révèle la différence entre ce que Dieu a fait descendre et ce que l’être humain a élaboré autour de ce que Dieu a fait descendre, et révèle les rapports entre la révélation et l’altération, le message et le legs reçu, la guidance et l’égarement, la religion auprès de Dieu et les systèmes façonnés par l’histoire.
À ce stade, le réseau d’égarement devient décelable ; car le Coran est préservé, et l’être humain peut y revenir pour y confronter tout ce dont il a hérité. Si la doctrine juive constitue — selon cette hypothèse — l’un des principaux résultats de l’action d’Iblis et d’Israël dans l’histoire, le Coran n’est pas venu bâtir sur elle une nouvelle doctrine, mais dévoiler l’origine de cette relation, déconstruire l’édifice et ramener l’être humain à la religion auprès de Dieu : l’islam.
Conclusion
La question qui se pose à nous n’est pas : « Qui a dit qu’Israël était Jacob ? », mais une question plus profonde : « Que dit le Coran d’Israël si nous le dépouillons provisoirement de la définition héritée, puis laissons ses versets dialoguer entre eux ? »
Israël → les Enfants d’Israël → le meurtre d’une personne → ﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ﴾ (C’est pour cela) → le meurtre → le meurtre des prophètes → la corruption → l’élévation arrogante → l’égarement d’origine humaine.
À l’autre pôle : Iblis → le diable → la séduction qui égare → l’expulsion d’Adam → l’égarement du côté des djinns.
De là se constitue l’hypothèse centrale : dans cette lecture, Iblis représente l’origine première du processus d’égarement du côté des djinns, et Israël représente l’origine première du processus d’égarement du côté des humains.
Les principales conclusions sont donc les suivantes : dans cette lecture, Israël est un personnage humain, et non simplement le nom d’un groupe, et le point de départ est ﴿مَا حَرَّمَ إِسْرَائِيلُ عَلَىٰ نَفْسِهِ﴾ (ce qu’Israël s’était interdit à lui-même) ; il est l’auteur du premier meurtre humain relaté par le Coran, puisque le récit des deux fils d’Adam s’achève sur le meurtre, immédiatement suivi de ﴿مِنْ أَجْلِ ذَٰلِكَ كَتَبْنَا عَلَىٰ بَنِي إِسْرَائِيلَ﴾ (C’est pour cela que Nous avons prescrit aux Enfants d’Israël), et c’est là le maillon central qui relie le meurtrier à Israël.
Le premier crime n’est pas un événement isolé, mais le début d’un processus : le meurtre → les Enfants d’Israël → le meurtre des prophètes → la corruption → l’élévation arrogante. Le nom d’Israël passe de la désignation d’une personne à celle d’un effet historique ; l’individu meurt, mais le processus qu’il a engagé peut se poursuivre à travers le groupe, l’histoire et les conduites.
Le Coran révèle l’existence de deux origines de l’égarement : l’une parmi les djinns et l’autre parmi les humains. Iblis représente l’origine de l’égarement du côté des djinns : la désobéissance → l’orgueil → l’insinuation → la séduction d’Adam → l’hostilité envers les Enfants d’Adam ; Israël représente l’origine de l’égarement du côté des humains : le meurtre → l’émergence du processus humain → la corruption et l’élévation arrogante → la poursuite de l’égarement.
L’égarement n’opère pas toujours isolément ; le verset ﴿شَيَاطِينَ الْإِنسِ وَالْجِنِّ يُوحِي بَعْضُهُمْ إِلَىٰ بَعْضٍ﴾ (les diables parmi les humains et les djinns, qui s’inspirent les uns aux autres) révèle le point de rencontre des deux processus. La plus grande tromperie est la disparition de la source de la tromperie : l’insinuation ne se présente pas comme une insinuation, mais se transforme en idée, puis en discours, puis en croyance, puis en identité, puis en conflit ; l’être humain devient ainsi partie intégrante d’un système d’égarement sans en voir l’origine. Les gens du Feu révèlent finalement l’existence des deux auteurs de l’égarement : ﴿رَبَّنَا أَرِنَا الَّذَيْنِ أَضَلَّانَا مِنَ الْجِنِّ وَالْإِنسِ﴾ (Notre Seigneur, montre-nous les deux qui nous ont égarés, parmi les djinns et les humains).
Cartographie de l’égarement : de l’origine à la plus grande tromperie
Iblis = l’origine de l’égarement parmi les djinns. Israël = l’origine de l’égarement parmi les humains. Le meurtre = le point de départ du processus humain. Les Enfants d’Israël = le prolongement de ce processus. Les diables parmi les humains et les djinns = le mécanisme de rencontre des deux processus. La plus grande tromperie = la poursuite de l’égarement alors que son origine échappe à la conscience de l’être humain.
