Le qarīn dans le Coran : comment la tradition a-t-elle réduit le concept et quel effet cela a-t-il eu sur la conscience ?
Le Coran de l’intérieur
Le qarīn n’est pas seulement un démon personnel, mais toute influence qui pare le faux d’attraits : un être humain, un groupe ou un système.
Introduction
Le Coran présente le concept de qarīn comme un compagnon exerçant une influence sur l’être humain, sans toutefois le limiter à un démon qui lui serait attaché, comme l’a compris ultérieurement la tradition. Le qarīn revêt dans le Coran plusieurs dimensions : il peut être un démon, un être humain, un groupe ou un système influent qui pare le faux d’attraits et influe sur la conduite et les décisions de l’être humain.
Pourtant, la tradition a réduit ce concept à un unique démon personnel qui accompagne l’être humain tout au long de sa vie. Cette réduction a affecté la conscience des musulmans et les a rendus moins sensibles à l’influence que leur environnement et la société exercent sur eux.
Le concept de qarīn dans le Coran
Le démon comme qarīn
﴿وَمَن يَعْشُ عَن ذِكْرِ الرَّحْمَنِ نُقَيِّضْ لَهُ شَيْطَانًا فَهُوَ لَهُ قَرِينٌ﴾ (À quiconque se détourne du rappel du Tout Miséricordieux, Nous assignons un démon qui devient son compagnon.) [الزخرف: ٣٦]
Ainsi, à l’être humain qui néglige le rappel de Dieu est assigné un qarīn, mais celui-ci n’est pas la seule cause de l’égarement : le choix humain demeure toujours possible.
Le qarīn qui pare le faux d’attraits
﴿وَقَيَّضْنَا لَهُمْ قُرَنَاءَ فَزَيَّنُوا لَهُم مَّا بَيْنَ أَيْدِيهِمْ وَمَا خَلْفَهُمْ﴾ (Nous leur avons assigné des compagnons qui ont paré d’attraits, à leurs yeux, ce qui était devant eux et ce qui était derrière eux.) [فصلت: ٢٥]
Il apparaît ici que le qarīn peut être un réseau d’influences multiples : des personnes, des groupes, des idées ou des systèmes sociaux, et non seulement des êtres du monde invisible.
Le qarīn au Jour de la Résurrection
﴿قَالَ قَرِينُهُ رَبَّنَا مَا أَطْغَيْتُهُ وَلَكِن كَانَ فِي ضَلَالٍ بَعِيدٍ﴾ (Son compagnon dit : « Notre Seigneur, je ne l’ai pas poussé à la rébellion, mais il était dans un profond égarement. ») [ق: ٢٧]
Le qarīn n’a donc pas contraint l’être humain à s’égarer ; celui-ci a choisi de le suivre. Cela met en évidence la responsabilité de l’individu face à l’influence de ses compagnons.
Le qarīn comme interlocuteur
﴿قَالَ قَائِلٌ مِّنْهُمْ إِنِّي كَانَ لِي قَرِينٌ﴾ (L’un d’entre eux dit : « J’avais un compagnon. ») [الصافات: ٥١]
Le qarīn peut donc être une personne vivante ou un acteur de l’influence intellectuelle, et non simplement un être du monde invisible.
La confusion introduite par la tradition dans le concept
Avec la diffusion des ouvrages d’exégèse, la plupart des savants ont associé le qarīn au seul démon personnel, en s’appuyant sur des récits tels que : « Il n’est aucun d’entre vous auquel n’ait été préposé son compagnon parmi les djinns. » Cette association se retrouve chez de grands exégètes tels qu’al-Ṭabarī, Ibn Kathīr et al-Qurṭubī.
Les causes de cette confusion sont au nombre de trois : le recours aux récits, rattachés littéralement aux versets ; la facilité d’une exégèse par l’invisible, qui rapporte les phénomènes aux djinns et au démon plutôt que de procéder à une analyse sociale et intellectuelle ; et la simplification des significations à l’intention du public, car l’idée d’un « démon personnel » est plus aisée à saisir que celle d’un réseau d’influences multidimensionnel.
Comparaison avec la pensée juive
Dans la tradition juive apparaît Satan comme celui qui met l’être humain à l’épreuve : dans le Livre de Job, il l’éprouve, sans être pour autant un compagnon personnel attaché à lui tout au long de sa vie. On y trouve aussi les anges gardiens, qui veillent sur l’être humain et l’aident, et parfois des esprits mauvais qui le tentent ; ceux-ci relèvent toutefois de l’épreuve morale, non d’une emprise quotidienne. Certains textes évoquent des compagnons pour le Jour du Jugement, dans un sens davantage symbolique, plutôt que comme des entités qui tenteraient l’être humain toute sa vie.
La différence fondamentale est la suivante : le Coran englobe toutes les formes d’influence sociale, intellectuelle et environnementale, tandis que la pensée juive se concentre sur la dimension spirituelle et l’épreuve individuelle.
Comment ces représentations sont-elles passées dans la tradition ?
Les contacts dans la péninsule Arabique : des tribus juives, à Médine et dans les environs de La Mecque, possédaient des textes et des récits sur les démons, les anges et les compagnons. La traduction et l’exégèse ancienne : certains concepts ont été reformulés dans les premiers ouvrages d’exégèse, notamment ceux qui concernent le démon et le qarīn. L’amalgame entre le Coran et les récits : cet amalgame a eu pour résultat de réduire le qarīn à un démon attaché à l’individu, loin du sens coranique plus large.
L’effet de la confusion sur la conscience
L’accent mis sur le démon personnel a conduit l’être humain à ne voir dans l’égarement qu’une force invisible, tandis que l’influence de la société, des médias, des réseaux sociaux et des idées collectives, en tant que véritables compagnons, échappait à sa conscience. Cela a permis — indirectement — à des forces extérieures de prendre le contrôle des compagnons modernes et d’orienter l’opinion publique.
Le qarīn peut être un ami de mauvaise influence
Le Coran montre ainsi que le qarīn peut être un démon qui insuffle des suggestions, un être humain qui exerce une influence et pare le faux d’attraits, tel un ami de mauvaise influence, ou encore un groupe ou un environnement qui pousse à l’égarement. Au Jour de la Résurrection, l’être humain peut regretter ce compagnon :
﴿يَا لَيْتَ بَيْنِي وَبَيْنَكَ بُعْدَ الْمَشْرِقَيْنِ فَبِئْسَ الْقَرِينُ﴾ (Ah ! Si seulement il y avait entre toi et moi la distance des deux Orients ! Quel mauvais compagnon !) [الزخرف: ٣٨]
Conclusion
Le Coran présente le qarīn comme un concept englobant et multidimensionnel : un démon, un être humain, un groupe ou un système. La tradition ancienne en a réduit le sens à un démon personnel attaché à l’individu, brouillant ainsi la conscience qu’ont les musulmans des véritables compagnons présents dans leur vie.
Une juste compréhension du qarīn ouvre des perspectives à la pensée critique, aide à dévoiler le réseau de l’égarement et de l’embellissement du faux dans la société, et rend à la responsabilité individuelle et sociale sa place naturelle.
