La société de la lumière : la législation coranique et la construction de l’éthique individuelle et sociale
Le Coran de l’intérieur
Une lecture de la sourate al-Nūr selon la méthode d’interprétation du Coran par le Coran : dissuasion, prévention et conscience — une société régie par l’éthique avant les sanctions.
La sourate al-Nūr est l’une des sourates les plus intégrées dans sa manière de construire la société ; elle ne propose pas seulement des prescriptions dispersées, mais dessine une démarche civilisationnelle qui relie la législation à l’éthique, et l’extérieur à l’intérieur. Lorsque l’on rapproche ses versets selon la méthode d’interprétation du Coran par le Coran, il apparaît que la finalité suprême est d’établir une société saine, régie par les valeurs avant les sanctions.
Premièrement : l’équilibre entre dissuasion et miséricorde
La sourate commence par la peine légale prescrite pour les rapports sexuels illicites :
﴿الزَّانِيَةُ وَالزَّانِي فَاجْلِدُوا كُلَّ وَاحِدٍ مِّنْهُمَا مِائَةَ جَلْدَةٍ﴾ (La femme et l’homme qui ont des rapports sexuels illicites, infligez à chacun d’eux cent coups de fouet.) [النور: ٢]
C’est une prescription sévère, mais le Coran lui-même l’assortit de conditions qui rendent son application rare : l’exigence de quatre témoins intègres et l’incrimination de l’accusation calomnieuse de rapports sexuels illicites, passible d’une lourde peine de quatre-vingts coups de fouet.
Cette articulation révèle une finalité claire : protéger la société de la turpitude, tout en protégeant les individus de l’injustice et de la diffamation. Elle se complète par cette parole de la sourate al-Isrāʾ : ﴿وَلَا تَقْرَبُوا الزِّنَا﴾ (Et n’approchez pas des rapports sexuels illicites.) Autrement dit, l’interdiction porte d’abord sur les causes, avant que le crime ne soit commis.
Deuxièmement : protéger la société du désordre moral et médiatique
Dans l’affaire de la calomnie, la sourate pose une règle d’or : l’interdiction de propager les rumeurs, l’obligation de vérifier les faits et celle de présumer le bien chez les croyants. Cela se complète par la sourate al-Ḥujurāt :
﴿يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِن جَاءَكُمْ فَاسِقٌ بِنَبَإٍ فَتَبَيَّنُوا﴾ (Ô vous qui croyez, si un homme pervers vous apporte une nouvelle, vérifiez-la.) [الحجرات: ٦]
La société coranique n’est donc pas une société de surveillance policière, mais une société consciente qui refuse la rumeur et maîtrise sa parole.
Troisièmement : instaurer la prévention avant le traitement
La sourate passe ensuite aux mesures préventives : baisser le regard, porter le voile et réglementer la parure, demander la permission et préserver la vie privée, organiser l’entrée dans les maisons, y compris au sein de la famille. Ces prescriptions ne sont pas formelles : elles constituent un système qui ferme progressivement les voies de la tentation et s’accorde avec un principe coranique général : fermer les voies qui conduisent à la corruption avant qu’elle ne survienne.
Quatrièmement : ouvrir des voies licites
Le Coran ne se contente pas d’interdire, mais ouvre des voies de solution : l’injonction au mariage, l’appel à la chasteté pour qui n’en a pas les moyens et l’interdiction de contraindre à la prostitution. Cela se complète par la sourate al-Rūm :
﴿وَمِنْ آيَاتِهِ أَنْ خَلَقَ لَكُم مِّنْ أَنفُسِكُمْ أَزْوَاجًا لِّتَسْكُنُوا إِلَيْهَا﴾ (Et parmi Ses signes, Il a créé pour vous, de vous-mêmes, des épouses afin que vous trouviez auprès d’elles la quiétude.) [الروم: ٢١]
La démarche coranique ne réprime donc pas l’instinct : elle l’organise et l’oriente.
Cinquièmement : fonder la conscience croyante
Au cœur de la sourate vient cette parole :
﴿اللَّهُ نُورُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ﴾ (Dieu est la lumière des cieux et de la terre.) [النور: ٣٥]
Il ne s’agit pas d’une simple description, mais d’un principe : l’éthique en islam ne repose pas seulement sur la loi, mais aussi sur une lumière intérieure qui est la conscience. C’est pourquoi Dieu a loué des hommes qu’aucun commerce ne distrait de Son évocation.
Sixièmement : construire l’ordre public sur l’obéissance et la justice
La sourate affirme l’obligation d’obéir à Dieu et au Messager, et de soumettre les différends à la Loi révélée. Cela se complète par la sourate al-Nisāʾ : ﴿فَلَا وَرَبِّكَ لَا يُؤْمِنُونَ حَتَّىٰ يُحَكِّمُوكَ﴾ (Non ! Par ton Seigneur, ils ne croiront pas tant qu’ils ne t’auront pas pris pour juge.) La stabilité sociale est ainsi liée à une instance de référence juste à l’arbitrage de laquelle tous se soumettent.
Septièmement : un système intégré au sein du foyer
La précision atteint les détails de la vie quotidienne : la demande de permission par les enfants, l’allègement des prescriptions du voile pour les femmes âgées, la permission de manger dans les maisons des proches et l’échange de salutations de paix. Cela montre que l’islam ne se contente pas des grandes lois, mais affine les moindres détails de la vie.
Comment cette démarche crée-t-elle une société éthique ?
Lorsque l’on rassemble ces prescriptions, on constate qu’elles construisent trois niveaux : celui de la dissuasion, par les peines légales prescrites et les sanctions ; celui de la prévention, par le voile, l’abaissement du regard et la demande de permission ; et celui de la conscience, par la foi, la vigilance à l’égard de Dieu et la lumière intérieure.
Le résultat : une société où la criminalité diminue à la source, et où l’on ne se contente pas de la sanctionner.
Entre les finalités coraniques et le poids de l’héritage
L’examen de certaines applications historiques fait apparaître, parfois, un écart par rapport à cet équilibre.
L’amplification de la dimension punitive. Si le Coran a rendu la peine sévère, il a rendu plus strictes encore les conditions de preuve permettant de l’appliquer ; certains discours, en revanche, se sont concentrés sur la peine en négligeant ces restrictions.
L’affaiblissement du principe de non-divulgation des fautes. Le Coran insiste sur le refus de traquer les défauts cachés et sur la gravité de l’accusation calomnieuse de rapports sexuels illicites, mais, dans certains milieux, l’attention s’est déplacée vers la surveillance des personnes.
La réduction du voile. Dans le Coran, le voile fait partie d’un système qui associe regard, conduite et éthique, mais il a parfois été réduit à la seule apparence.
L’hypertrophie des questions de détail au détriment des finalités. Les grandes finalités coraniques sont la justice, la miséricorde, la préservation de la dignité et la prévention de la corruption ; pourtant, une partie de l’héritage s’est absorbée dans les détails au point de perdre de vue l’ensemble.
La critique ne signifie pas ici l’abolition de la tradition, mais sa relecture à la lumière du Coran ; car le Coran est la mesure : ce qui s’accorde avec lui est accepté, et ce qui contredit ses finalités est réexaminé.
Conclusion : vers une société régie par l’éthique
La sourate al-Nūr ne construit pas une société par la force, mais par l’éducation, la prévention, la conscience et la foi. Retrouver son esprit signifie donc passer d’une société qui traque les fautes à une société qui en prévient les causes, et d’une loi extérieure à une conscience intérieure.
Ainsi se réalise le véritable modèle coranique : une société pure, équilibrée, régie par l’éthique avant d’être encadrée par les sanctions.
