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Sourate al-ʿAṣr : une carte du salut au temps des épreuves et du désordre mondial

Le Coran de l’intérieur

Langue du contenuOriginal: العربية
NarrateurFrançais

Trois versets dessinent une méthode complète pour préserver le cœur, la raison et la posture morale au milieu des guerres, des médias et de la peur.

Dans un monde où les événements s’accélèrent et où s’entremêlent les guerres, les médias, la politique et la peur, la sourate al-ʿAṣr semble s’adresser directement à l’être humain contemporain. Trois courts versets, qui dessinent pourtant une méthode complète pour préserver l’âme, la raison et le cœur au milieu des bouleversements du temps.

﴿وَالْعَصْرِ ۝ إِنَّ الْإِنسَانَ لَفِي خُسْرٍ ۝ إِلَّا الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ وَتَوَاصَوْا بِالْحَقِّ وَتَوَاصَوْا بِالصَّبْرِ﴾ (Par le Temps ! L’être humain est assurément en perdition, sauf ceux qui croient, accomplissent les œuvres bonnes, s’exhortent mutuellement à la vérité et s’exhortent mutuellement à la patience.) [العصر: ١-٣]

Cette sourate ne parle pas seulement de la perdition dans l’au-delà ; elle révèle aussi la nature de la vie dans les temps troublés : si l’être humain est laissé sans conscience, sans foi et sans critère de discernement, le courant de son époque l’engloutit progressivement.

C’est pourquoi la sourate commence par un serment prêté par « al-ʿaṣr », c’est-à-dire le temps lui-même, avec ce qu’il porte de changements, de pression psychologique, d’épreuves, de conflits, de désinformation et d’accélération qui consume l’être humain de l’intérieur. Vient ensuite la vérité décisive : ﴿إِنَّ الْإِنسَانَ لَفِي خُسْرٍ﴾ (L’être humain est assurément en perdition) ; autrement dit, la perdition est la condition par défaut de l’être humain lorsqu’il suit le courant sans discernement.

L’époque moderne et la fabrique de la conscience

Lorsque nous considérons la réalité du monde actuel, nous constatons que le plus dangereux dans cette époque ne réside pas seulement dans les guerres, mais aussi dans l’immense capacité à façonner les esprits et les sentiments.

Les médias, aujourd’hui, ne se contentent pas de rapporter la réalité : ils la réinterprètent, construisent le récit et désignent aux gens qui est l’opprimé et qui est l’agresseur, ce qui doit susciter leur colère et ce qu’ils doivent ignorer. À force de répétition, les gens peuvent s’habituer à voir l’injustice jusqu’à ce qu’elle devienne ordinaire.

﴿وَلَا تُطِعْ مَنْ أَغْفَلْنَا قَلْبَهُ عَن ذِكْرِنَا وَاتَّبَعَ هَوَاهُ﴾ (N’obéis pas à celui dont Nous avons rendu le cœur inattentif à Notre rappel et qui suit sa passion.) [الكهف: ٢٨]

﴿وَإِن تُطِعْ أَكْثَرَ مَن فِي الْأَرْضِ يُضِلُّوكَ عَن سَبِيلِ اللَّهِ﴾ (Si tu obéis à la plupart de ceux qui sont sur terre, ils t’égareront loin du chemin de Dieu.) [الأنعام: ١١٦]

Le Coran ne fait donc pas de la majorité le critère de la vérité, ni des médias celui de la justice, ni de la force celui du droit. Dans les temps d’épreuves, l’injustice peut devenir du « réalisme politique », le mensonge un « récit officiel », l’abandon des principes de la « sagesse », et le silence à l’égard de l’opprimé de la « neutralité ». Mais le Coran ramène toujours le croyant à un critère constant :

﴿اعْدِلُوا هُوَ أَقْرَبُ لِلتَّقْوَىٰ﴾ (Soyez justes : cela est plus proche de la piété.) [المائدة: ٨]

Premièrement : la foi — préserver le cœur de l’illusion

La sourate a placé la foi avant toute action, car le temps des épreuves mêle le vrai au faux. L’être humain peut voir la puissance de l’oppresseur, la faiblesse de l’opprimé, la propagation du faux et l’accablement de ceux qui défendent le vrai ; le doute commence alors à s’insinuer dans son cœur. Mais le Coran lie le salut à la fermeté intérieure, non au vacarme extérieur :

﴿يُثَبِّتُ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا بِالْقَوْلِ الثَّابِتِ﴾ (Dieu affermit ceux qui croient par la parole ferme.) [إبراهيم: ٢٧]

La foi, ici, n’est pas un simple sentiment religieux : elle est confiance en Dieu, fermeté morale et refus de vendre sa conscience sous la pression des médias, de la peur ou des intérêts. Voilà pourquoi le premier devoir du croyant au temps des épreuves est de préserver son cœur du désespoir, de la haine aveugle et de la perte de ses repères.

Deuxièmement : l’œuvre bonne — résister à l’usure psychologique

Au temps du flux incessant des nouvelles, l’être humain peut devenir un spectateur permanent, perpétuellement en colère et perpétuellement effrayé, mais agissant peu ; son époque l’épuise alors psychologiquement sans qu’il construise quoi que ce soit.

C’est pourquoi le Coran lie le salut aux œuvres bonnes : une prière qui préserve le cœur, une véracité qui préserve la langue, une justice qui préserve la posture morale, une bienfaisance qui préserve l’humanité, et une aide apportée à l’opprimé dans la mesure de ses capacités.

﴿مَنْ عَمِلَ صَالِحًا مِّن ذَكَرٍ أَوْ أُنثَىٰ وَهُوَ مُؤْمِنٌ فَلَنُحْيِيَنَّهُ حَيَاةً طَيِّبَةً﴾ (Quiconque, homme ou femme, accomplit une œuvre bonne tout en étant croyant, Nous lui ferons assurément vivre une vie bonne.) [النحل: ٩٧]

L’œuvre bonne rend ainsi à l’âme son équilibre au milieu du chaos. Il n’est pas demandé au croyant de changer à lui seul le monde entier, mais il lui est demandé de ne pas devenir un être passif, dur ou dépourvu de compassion.

Troisièmement : l’exhortation mutuelle à la vérité — résister à la désinformation collective

Les épreuves brouillent la vérité : multiplication des récits, des justifications et des mensonges, confusion entre l’opprimé et l’oppresseur. C’est pourquoi l’être humain ne trouve pas le salut seul ; il a besoin d’une compagnie qui lui rappelle Dieu, le ramène à la justice et l’empêche de se laisser entraîner par la propagande ou la haine.

﴿وَكُونُوا مَعَ الصَّادِقِينَ﴾ (Soyez avec les véridiques.) [التوبة: ١١٩]

S’exhorter mutuellement à la vérité ne signifie pas seulement crier et s’emporter : cela suppose de rechercher la véracité, de ne pas diffuser de mensonges, de ne pas justifier l’injustice et de pouvoir dire une parole de vérité sans commettre d’injustice ni de transgression.

Quatrièmement : l’exhortation mutuelle à la patience — préserver l’âme de l’effondrement

Car le spectacle d’une injustice persistante peut pousser l’être humain dans l’une de deux voies : l’explosion et la colère aveugle, ou la capitulation totale et le désespoir. Le Coran refuse l’une comme l’autre.

La patience dans le Coran n’est donc pas une résignation, mais une fermeté durable, une maîtrise de soi et une persévérance dans le vrai malgré la fatigue.

﴿إِنَّ اللَّهَ مَعَ الصَّابِرِينَ﴾ (Dieu est assurément avec ceux qui patientent.) [البقرة: ١٥٣]

Dans les temps de guerre et de troubles, la patience devient une nécessité pour préserver la foi, la raison et la compassion au sein de l’être humain.

Que fait concrètement le croyant ?

Le Coran ne demande pas au croyant de vivre coupé du monde, mais il lui demande de vivre en conscience. Il préserve donc son cœur de l’insensibilité et ne s’habitue pas à voir l’injustice jusqu’à ce qu’elle devienne ordinaire. Il ne fait pas des médias sa seule source de vérité, mais apprécie les choses à l’aune de la justice et de la véracité, non du vacarme. Il refuse l’injustice, quelle qu’en soit la source, car le Coran n’autorise pas le deux poids, deux mesures. Il s’occupe de ce qui est utile plutôt que de sombrer entièrement dans l’usure psychologique provoquée par les événements. Il veille à sa pratique cultuelle et à son rappel de Dieu, car le cœur, lorsqu’il est coupé de Dieu, se trouve consumé par la peur et la colère. Il demeure ferme dans son éthique, de sorte que l’injustice dont il est témoin ne devienne pas un prétexte à la haine, à la dureté ou au mensonge. Il conserve l’espérance, car le Coran lie la victoire et la délivrance à la patience et à la fermeté, non à la rapidité des résultats.

Quelle différence entre cette méditation et l’exégèse traditionnelle ?

L’exégèse traditionnelle explique le sens général de la sourate : le temps témoigne de l’être humain, l’être humain est en perdition, et le salut passe par la foi, les œuvres bonnes et l’exhortation mutuelle à la vérité et à la patience.

Cette méditation, quant à elle, lit la sourate comme une carte du salut au temps des épreuves modernes, en la reliant aux médias et à la désinformation, à l’épuisement psychologique, à l’émoussement des sentiments, à la pression de l’époque et à la perte des repères moraux.

Ses principaux apports sont les suivants : faire du « temps » une force qui exerce une pression psychologique et intellectuelle sur l’être humain ; comprendre la « perdition » comme une perte intérieure qui se produit aussi en ce monde, et pas seulement dans l’au-delà ; interpréter l’« exhortation mutuelle à la vérité » comme une résistance à la désinformation collective ; et comprendre la « patience » comme une protection contre l’effondrement, le désespoir et la colère aveugle.

Il s’agit d’une méditation contemporaine sur la sourate, et non d’une exégèse de substitution ou d’une abolition de l’exégèse traditionnelle, car elle étend l’application des significations coraniques à la réalité actuelle sans s’écarter du sens fondamental.

Conclusion

La sourate al-ʿAṣr n’est pas une simple exhortation au sujet du temps : elle est un diagnostic profond de la nature de la vie lorsque les épreuves s’intensifient et que les gens s’égarent entre la peur, la propagande et la force.

Elle dit à l’être humain : tu ne seras pas sauvé du seul fait que tu vis parmi les musulmans, que tu connais l’actualité ou que l’injustice te met en colère. Le salut exige une foi qui préserve le cœur, une œuvre bonne qui préserve l’équilibre, une vérité qui préserve les repères et une patience qui préserve la persévérance.

C’est pourquoi cette courte sourate est demeurée l’une des plus grandes sourates de synthèse du noble Coran : elle condense tout le projet du salut au temps de la grande perdition, « al-ʿaṣr ».