Des lois régissant les nations à l’origine de l’humanité : le Déluge et la reconfiguration de la conscience historique
Le Coran de l’intérieur
Une étude du Déluge dans la construction coranique des lois historiques et des généalogies, et de la différence entre sa compréhension comme châtiment d’une nation déterminée et comme événement fondateur universel de l’humanité.
Introduction
À la lecture du récit de Noé dans le Coran et de la question des généalogies qui lui est liée, il apparaît que le Coran ne présente pas une histoire détaillée et exhaustive de l’humanité, mais un modèle fondé sur des « lois récurrentes » reliant le message, la réponse du peuple, puis l’issue qui en résulte.
Par ailleurs, le Coran distingue deux modalités du discours adressé aux humains : les fils d’Adam, comme cadre général de l’humanité tout entière, et les fils d’Israël, comme communauté historique déterminée ayant un contexte propre dans son rapport aux messages divins.
Comment comprendre le Déluge au sein de cette construction coranique des généalogies et de l’histoire ?
Premièrement : le Déluge, un modèle de lois récurrentes plutôt qu’un événement universel décrit en détail
Le Coran présente le récit de Noé selon un schéma qui se répète dans l’histoire :
﴿وَلَقَدْ أَرْسَلْنَا نُوحًا إِلَىٰ قَوْمِهِ﴾ (Nous avons certes envoyé Noé à son peuple.) [هود: ٢٥]
﴿كَذَّبَتْ قَوْمُ نُوحٍ الْمُرْسَلِينَ﴾ (Le peuple de Noé traita les envoyés de menteurs.) [الشعراء: ١٠٥]
Puis vient la conséquence :
﴿فَأَخَذَهُمُ الطُّوفَانُ وَهُمْ ظَالِمُونَ﴾ (Le Déluge les saisit alors qu’ils étaient injustes.) [العنكبوت: ١٤]
On observe ici que le discours se concentre sur le « peuple de Noé », et non sur tous les humains. De même, le Coran ne mentionne pas explicitement que l’eau recouvrit la terre entière, ni que toute l’humanité périt. Le Déluge apparaît donc comme un modèle du châtiment d’une nation, et non comme un événement universel englobant tout.
Deuxièmement : les lois du châtiment dans le Coran
﴿وَمَا كُنَّا مُعَذِّبِينَ حَتَّىٰ نَبْعَثَ رَسُولًا﴾ (Nous ne châtions pas avant d’avoir envoyé un messager.) [الإسراء: ١٥]
﴿وَلِكُلِّ أُمَّةٍ رَسُولٌ﴾ (À chaque nation, un messager.) [يونس: ٤٧]
﴿وَمَا أَهْلَكْنَا مِن قَرْيَةٍ إِلَّا لَهَا مُنذِرُونَ﴾ (Nous n’avons détruit aucune cité sans qu’elle ait eu des avertisseurs.) [الشعراء: ٢٠٨]
Autrement dit, le châtiment est lié à une nation déterminée à laquelle un messager est venu. Dès lors, comprendre le Déluge comme une extermination de tous les humains devient une question qui exige un examen rigoureux, puisque le texte ne le rattache qu’au peuple de Noé.
Troisièmement : qui fut anéanti dans le Déluge ?
﴿فَأُغْرِقُوا بِخَطِيئَاتِهِمْ﴾ (Ils furent donc noyés à cause de leurs péchés.) [نوح: ٢٥]
﴿وَأَغْرَقْنَا الَّذِينَ كَذَّبُوا بِآيَاتِنَا﴾ (Et Nous avons noyé ceux qui avaient traité Nos signes de mensonges.) [الأعراف: ٦٤]
Autrement dit, seuls ceux qui avaient démenti périrent, et non tous les humains.
Quatrièmement : le Déluge dans la succession des nations
Le récit de Noé s’inscrit dans une succession d’autres nations : les ‘Âd, les Thamûd, le peuple de Loth et le peuple de Shu‘ayb. Toutes suivent le même schéma : messager ← démenti ← châtiment. Le Déluge fait ainsi partie de cet ordre de lois récurrentes, plutôt que de constituer une exception universelle.
Cinquièmement : l’absence d’affirmation explicite de l’universalité du Déluge
À l’examen du texte coranique, on ne trouve aucun passage affirmant explicitement que le Déluge recouvrit la terre entière, ni aucun passage disant que tous les humains périrent ; l’attention porte toujours sur le peuple de Noé et sur ceux qui furent sauvés avec lui.
Sixièmement : la descendance de Noé
﴿وَجَعَلْنَا ذُرِّيَّتَهُ هُمُ الْبَاقِينَ﴾ (Et Nous avons fait de sa descendance ceux qui subsistent.) [الصافات: ٧٧]
Ce verset est compris comme signifiant que la descendance de Noé se perpétua après l’événement, mais il ne dit pas que tous les humains se réduisirent à sa descendance. De même, dans le Coran, la prophétie n’est pas attachée à l’ensemble de la descendance : elle relève d’un choix divin.
Septièmement : une synthèse à partir du seul Coran
À partir du seul texte coranique : Noé fut envoyé à son peuple, le châtiment frappa ceux qui avaient démenti, le Déluge est lié à une nation déterminée, aucun passage n’en affirme explicitement l’universalité, et le récit se répète dans le cadre des lois régissant les nations.
La proposition qui paraît donc la plus proche du texte est celle d’un « châtiment d’un peuple », et non d’un « événement fondateur pour l’humanité tout entière ».
Huitièmement : le Déluge et les généalogies
Si le Déluge fut local, les généalogies demeurent multiples et les nations restent engagées dans des trajectoires différentes. Mais s’il est compris comme un événement mondial, l’humanité se voit attribuer une nouvelle origine unique, et la représentation de l’histoire se reconstruit à partir d’un seul point.
C’est ici qu’apparaît la différence entre une histoire de nations multiples et une histoire qui commence par un événement universel unique.
Neuvièmement : les fils d’Adam et les fils d’Israël
Les fils d’Adam représentent le cadre général de l’humanité et du discours coranique adressé à l’être humain sous l’angle de l’origine, de la mise à l’épreuve et des lois générales.
Les fils d’Israël représentent une communauté historique déterminée ayant une expérience particulière des messages divins, et le Coran s’adresse directement à eux :
﴿يَا بَنِي إِسْرَائِيلَ اذْكُرُوا نِعْمَتِيَ الَّتِي أَنْعَمْتُ عَلَيْكُمْ﴾ (Ô fils d’Israël, souvenez-vous du bienfait dont Je vous ai comblés.) [البقرة: ٤٠]
Le Coran mentionne également la diversité des attitudes de certains d’entre eux envers les textes et les engagements :
﴿يُحَرِّفُونَ الْكَلِمَ عَن مَوَاضِعِهِ﴾ (Ils détournent les paroles de leurs places.) [النساء: ٤٦]
﴿نَبَذَ فَرِيقٌ مِّنْهُمْ كِتَابَ اللَّهِ وَرَاءَ ظُهُورِهِمْ﴾ (Un groupe d’entre eux rejeta le Livre de Dieu derrière leur dos.) [البقرة: ١٠١]
Cela maintient la distinction entre le général — les fils d’Adam — et le particulier — les fils d’Israël.
Dixièmement : l’effet de la représentation des « fils de Noé »
Introduire l’idée que l’humanité tout entière commence avec les « fils de Noé » après le Déluge conduit à modifier la compréhension du commencement de l’humanité, à réorganiser les généalogies, à rendre moins nette la distinction entre les fils d’Adam et les fils d’Israël, et à faire passer l’histoire d’une pluralité de lois récurrentes à une origine unique.
Onzièmement : le problème fondamental
Si les fils d’Adam représentent un cadre général de l’humanité, comment comprendre ce cadre si l’humanité a commencé à partir d’un point unique après le Déluge ? Ici apparaît la tension entre un modèle pluriel de lois récurrentes et un modèle fondateur unique de l’histoire.
Entre le récit coranique et la tradition juive : une lecture structurelle critique
Le Coran présente le Déluge dans le cadre d’un modèle de lois récurrentes lié au peuple de Noé : messager ← démenti ← châtiment, soit un événement inscrit dans les lois récurrentes régissant les nations. Dans la tradition juive, en revanche, il est présenté comme un événement universel englobant tout, qui refonde l’humanité et les généalogies.
On avance ici une hypothèse analytique — et non une certitude — selon laquelle cette différence pourrait refléter une reconfiguration ou une évolution dans la transmission des récits historiques. Une question centrale s’ouvre alors :
Le Déluge est-il, à l’origine, un événement limité à une nation, ou un moment fondateur universel qui a reconstruit l’histoire humaine ?
La conséquence intellectuelle est que la manière de comprendre le Déluge influe directement sur notre représentation de l’histoire et des généalogies : soit une histoire fondée sur des lois récurrentes et des nations multiples, comme dans la lecture coranique, soit une histoire commençant par une origine universelle unique à partir de laquelle l’humanité a été remodelée, comme dans l’autre tradition.
De là surgit une importante question analytique : la transformation du Déluge, de châtiment d’une nation en moment fondateur universel de l’humanité, a-t-elle conduit à reconfigurer la compréhension de l’histoire et des généalogies ? Et qu’a-t-on ajouté ou réinterprété pour que le récit passe d’un modèle de lois récurrentes à une narration de l’origine humaine unique après le Déluge ?
La question de la mise à l’épreuve méthodologique
Si j’étais Satan et que je voulais affaiblir l’effet du récit de Noé sur la conscience humaine, qu’est-ce qui me conviendrait le mieux : que les gens comprennent le Déluge comme le châtiment d’un peuple déterminé, dans le cadre de lois qui se répètent dans chaque nation, ou comme une catastrophe universelle unique survenue dans un passé lointain, après laquelle le monde entier aurait été reconstruit ?
Si l’objectif est d’éloigner les gens des lois vivantes qui se répètent dans leur réalité, le plus approprié est d’ancrer l’image du Déluge comme événement universel exceptionnel, éloigné de leur vie quotidienne.
En effet, lorsque le Déluge est compris comme le châtiment du peuple de Noé au sein d’une succession — Noé, les ‘Âd, les Thamûd, Loth et Shu‘ayb —, le message devient clair : chaque nation peut commettre les mêmes erreurs et subir les mêmes conséquences.
Mais lorsqu’il devient un événement universel unique ayant refondé l’humanité tout entière, l’attention se déplace aisément vers les généalogies, les peuples, la géographie, les détails de la catastrophe et la reconstruction du monde, au lieu de se concentrer sur les lois morales et sociales que le texte voulait mettre en évidence.
La proposition d’un Déluge universel, à l’échelle du monde, paraît mieux convenir à l’objectif de détourner l’attention de la leçon récurrente vers l’événement historique exceptionnel, tandis que la proposition d’un Déluge local inscrit dans des lois récurrentes demeure plus étroitement liée au message pratique applicable à la réalité de toute époque.
Synthèse de l’idée générale
Le Coran — selon cette lecture — présente l’histoire comme des lois qui se répètent à travers des nations multiples, et non comme un récit unique commençant par un événement universel englobant tout.
Transformer le Déluge en événement mondial modifie, en revanche, la manière de comprendre l’histoire, reconfigure la représentation des généalogies et influe sur la façon dont l’être humain comprend sa place dans l’histoire.
La question demeure ouverte : qu’a-t-on pu effacer ou reconfigurer dans le récit de l’avant-Déluge au sein de la tradition juive, et pourquoi cette période semble-t-elle entièrement coupée de ce qui la précède ?
