L’être humain avant la vie terrestre
Lire le Coran de l’intérieur
Une lecture coranique de la création, du témoignage et des débuts de l’humanité : qu’affirme explicitement le Coran, et quelles représentations et quels récits lui ont été ajoutés ?
Une question fondamentale se pose dans l’histoire de l’être humain : l’humanité a-t-elle commencé sur terre avec Adam et son épouse seuls, puis l’humanité tout entière est-elle issue de leur descendance ?
Cette représentation est devenue familière dans la conscience religieuse, au point de constituer, pour beaucoup, une vérité qui ne nécessite aucune recherche. Pourtant, lorsque nous revenons au Coran lui-même, nous constatons qu’il mentionne clairement la création d’Adam et parle des fils d’Adam et de leur descendance, mais qu’il n’affirme pas explicitement qu’Adam et son épouse étaient les seuls êtres humains sur terre, ni que les fils d’Adam ont épousé leurs sœurs pour que l’humanité se multiplie.
C’est ici que commence la véritable interrogation : le commencement de la vie terrestre était-il plus vaste que la représentation à laquelle nous sommes habitués ? Et l’existence de l’être humain précédait-elle sa vie sur terre ?
Cette recherche ne nie ni la création d’Adam ni sa place dans l’histoire de l’être humain ; elle s’efforce plutôt de lire les versets ensemble et de distinguer ce que le Coran dit explicitement des représentations et des récits ajoutés à cette histoire.
Premièrement : l’être humain et son existence avant la vie terrestre
Dieu, le Très-Haut, dit :
﴿وَإِذْ أَخَذَ رَبُّكَ مِن بَنِي آدَمَ مِن ظُهُورِهِمْ ذُرِّيَّتَهُمْ وَأَشْهَدَهُمْ عَلَىٰ أَنفُسِهِمْ أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ ۖ قَالُوا بَلَىٰ شَهِدْنَا ۛ أَن تَقُولُوا يَوْمَ الْقِيَامَةِ إِنَّا كُنَّا عَنْ هَٰذَا غَافِلِينَ أَوْ تَقُولُوا إِنَّمَا أَشْرَكَ آبَاؤُنَا مِن قَبْلُ وَكُنَّا ذُرِّيَّةً مِّن بَعْدِهِمْ ۖ أَفَتُهْلِكُنَا بِمَا فَعَلَ الْمُبْطِلُونَ وَكَذَٰلِكَ نُفَصِّلُ الْآيَاتِ وَلَعَلَّهُمْ يَرْجِعُونَ﴾ (Et lorsque ton Seigneur tira des fils d’Adam, de leurs reins, leur descendance et les fit témoigner sur eux-mêmes : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Ils dirent : « Mais si, nous en témoignons. » Afin que vous ne disiez pas, au Jour de la Résurrection : « Nous étions inattentifs à cela », ou que vous ne disiez : « Ce sont nos pères qui, auparavant, ont associé d’autres à Dieu, et nous n’étions qu’une descendance venue après eux. Nous feras-Tu donc périr pour ce qu’ont fait ceux qui œuvraient dans le faux ? » Ainsi détaillons-Nous les signes, afin qu’ils reviennent.) [الأعراف: ١٧٢–١٧٤]
La scène coranique est ici frappante : le Coran place devant nous les fils d’Adam et leur descendance en situation de témoignage : ﴿أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ ۖ قَالُوا بَلَىٰ﴾ (« Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Ils dirent : « Mais si. »). Il précise ensuite que ce témoignage est lié à la responsabilité de l’être humain au Jour de la Résurrection, afin qu’il ne dise pas avoir été inattentif, ni ne fasse de ses pères un argument en sa faveur.
Cela ouvre devant nous une question importante : l’histoire de l’être humain commence-t-elle avec sa naissance terrestre, ou possède-t-il une phase d’existence antérieure à cette vie ?
Le verset révèle une existence antérieure de l’être humain et un témoignage antérieur, mais il ne nous renseigne ni sur la nature ni sur la forme de cette existence. Il ne convient donc pas de supposer que l’être humain possédait, dans cette phase, la même constitution corporelle que celle que nous connaissons sur terre.
Le Très-Haut dit également :
﴿وَلَقَدْ جِئْتُمُونَا فُرَادَىٰ كَمَا خَلَقْنَاكُمْ أَوَّلَ مَرَّةٍ﴾ (Vous êtes certes venus à Nous, un à un, comme Nous vous avons créés la première fois.) [الأنعام: ٩٤]
﴿كَمَا بَدَأْنَا أَوَّلَ خَلْقٍ نُّعِيدُهُ﴾ (De même que Nous avons commencé la première création, Nous la recommencerons.) [الأنبياء: ١٠٤]
Le Coran mentionne ainsi la première création et son renouvellement, et nous laisse la possibilité de méditer sur la nature de ce premier commencement, dont l’être humain ne saisit pas les modalités.
Deuxièmement : deux mises à mort et deux vivifications
Un autre verset vient ensuite ajouter une clé importante à cet ensemble :
﴿كَيْفَ تَكْفُرُونَ بِاللَّهِ وَكُنتُمْ أَمْوَاتًا فَأَحْيَاكُمْ ۖ ثُمَّ يُمِيتُكُمْ ثُمَّ يُحْيِيكُمْ ۖ ثُمَّ إِلَيْهِ تُرْجَعُونَ﴾ (Comment pouvez-vous ne pas croire en Dieu, alors que vous étiez morts et qu’Il vous a donné la vie ? Puis Il vous fera mourir, puis Il vous fera vivre, puis vous serez ramenés à Lui.) [البقرة: ٢٨]
Le verset présente une succession : mort ← vie ← mort ← vie ← retour à Dieu. Vient ensuite cette affirmation explicite :
﴿قَالُوا رَبَّنَا أَمَتَّنَا اثْنَتَيْنِ وَأَحْيَيْتَنَا اثْنَتَيْنِ﴾ (Ils dirent : « Notre Seigneur, Tu nous as fait mourir deux fois et Tu nous as fait vivre deux fois. ») [غافر: ١١]
La question se pose alors : qu’est-ce que la première mort ? Et qu’est-ce que la première vie ?
Si la vie terrestre est l’une des deux vies, et si la mort que nous connaissons est l’une des deux mises à mort, les versets ouvrent alors la possibilité d’une phase antérieure à la vie terrestre.
Lorsque nous rapprochons cela de la scène du témoignage dans la sourate al-Aʿrāf, une représentation séquentielle apparaît : première création ← existence antérieure ← témoignage ← vie terrestre ← mort ← résurrection et autre vie ← retour à Dieu.
La naissance terrestre n’est pas nécessairement le commencement de l’histoire de l’être humain, mais le commencement d’une phase de son existence.
Troisièmement : Adam était-il seul au commencement de la vie terrestre ?
Nous arrivons ici à la question qui constitue l’axe de cette recherche. Le Coran affirme la création d’Adam :
﴿إِنَّ مَثَلَ عِيسَىٰ عِندَ اللَّهِ كَمَثَلِ آدَمَ ۖ خَلَقَهُ مِن تُرَابٍ ثُمَّ قَالَ لَهُ كُن فَيَكُونُ﴾ (Le cas de Jésus, auprès de Dieu, est semblable à celui d’Adam : Il l’a créé de terre, puis Il lui a dit : « Sois », et il est.) [آل عمران: ٥٩]
﴿إِذْ قَالَ رَبُّكَ لِلْمَلَائِكَةِ إِنِّي خَالِقٌ بَشَرًا مِّن طِينٍ﴾ (Lorsque ton Seigneur dit aux anges : « Je vais créer un être humain d’argile. ») [ص: ٧١]
La création d’Adam est donc une vérité coranique qu’il n’y a pas lieu de nier. Mais il existe une différence entre cette vérité et une autre affirmation : Adam et son épouse auraient été les seuls êtres humains existant au commencement de la vie terrestre, et tous les êtres humains seraient biologiquement issus d’eux. Cette dernière précision exige une preuve indépendante.
Le Coran n’a pas dit qu’Adam et son épouse étaient seuls sur terre, et il n’a pas mentionné que les fils d’Adam avaient épousé leurs sœurs pour expliquer la multiplication des êtres humains. La méditation peut dès lors ouvrir sur une autre représentation : Adam aurait fait partie d’un commencement humain plus vaste, et le commencement de la vie terrestre ne se serait pas limité à Adam et à son épouse seuls.
La question passe de : qui les fils d’Adam ont-ils épousé ? à une question préalable : avaient-ils seulement besoin de cela, dès lors que le Coran ne dit pas qu’Adam et son épouse étaient les seuls êtres humains ?
Quatrièmement : la diversité humaine et la différence des couleurs
Dieu, le Très-Haut, dit :
﴿وَمِنْ آيَاتِهِ خَلْقُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَاخْتِلَافُ أَلْسِنَتِكُمْ وَأَلْوَانِكُمْ ۚ إِنَّ فِي ذَٰلِكَ لَآيَاتٍ لِّلْعَالِمِينَ﴾ (Parmi Ses signes figurent la création des cieux et de la terre et la diversité de vos langues et de vos couleurs. Il y a certes en cela des signes pour ceux qui savent.) [الروم: ٢٢]
﴿يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَاكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَىٰ وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُوا﴾ (Ô êtres humains, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez les uns les autres.) [الحجرات: ١٣]
Le Coran place ainsi devant nous des êtres humains différents par leurs couleurs, leurs langues, leurs peuples et leurs tribus, et fait de cette différence l’un des signes de Dieu. Une question légitime se pose alors : toute cette diversité résulte-t-elle d’un processus ayant commencé avec un seul couple, ou le commencement de la vie humaine était-il plus vaste, la reproduction et la diversification s’étant ensuite poursuivies au fil des générations ?
Le verset de la sourate al-Rūm ne dit pas que plusieurs groupes sont descendus avec Adam, et il ne convient pas de lui attribuer ce qu’il n’a pas dit. Mais le rapprochement des versets relatifs à la création, au témoignage, à la descendance et à la diversité peut ouvrir cette possibilité.
Cinquièmement : Adam au sein d’un commencement humain plus vaste
Selon cette représentation, l’ensemble peut être ordonné comme suit : première création de l’être humain ← existence antérieure ← commencement de la vie terrestre ← Adam et son épouse au sein de ce commencement ← existence humaine plus vaste ← continuité de la descendance et de la reproduction.
Adam n’est alors plus nécessairement l’unique point d’origine biologique de tous les êtres humains, mais une figure centrale de l’histoire de l’être humain et du discours adressé aux fils d’Adam. Cela nous impose de distinguer deux choses : l’origine de la création et la continuité de la descendance.
La descendance signifie la continuité des générations, et sa mention dans le Coran n’implique pas nécessairement que le point de départ biologique de l’humanité se limite à deux personnes seulement.
Sixièmement : de la création à la descendance
﴿وَإِذْ أَخَذَ رَبُّكَ مِن بَنِي آدَمَ مِن ظُهُورِهِمْ ذُرِّيَّتَهُمْ﴾ (Et lorsque ton Seigneur tira des fils d’Adam, de leurs reins, leur descendance.) [الأعراف: ١٧٢]
Dans le cadre de cette lecture, la descendance peut être envisagée comme une phase de la continuité de la vie humaine et de sa transmission d’une génération à l’autre. C’est pourquoi cette adresse revient dans le Coran : ﴿يَا بَنِي آدَمَ﴾ (Ô fils d’Adam).
Le rattachement à Adam n’implique pas nécessairement que chaque être humain soit né directement d’Adam et de son épouse ; Adam peut constituer une origine de référence pour la phase à laquelle se rattache le discours adressé aux fils d’Adam, tandis que l’humanité s’est ensuite perpétuée par la descendance et la reproduction.
Qu’a dit le Coran ? Et qu’a ajouté l’être humain ?
Septièmement : la disposition originelle et le témoignage
﴿فَأَقِمْ وَجْهَكَ لِلدِّينِ حَنِيفًا ۚ فِطْرَتَ اللَّهِ الَّتِي فَطَرَ النَّاسَ عَلَيْهَا﴾ (Tourne donc ton visage vers la religion, en pur monothéiste : telle est la disposition originelle de Dieu selon laquelle Il a créé les êtres humains.) [الروم: ٣٠]
Lorsque nous plaçons le verset de la disposition originelle à côté de la scène du témoignage, ﴿أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ ۖ قَالُوا بَلَىٰ﴾ (« Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Ils dirent : « Mais si. »), un lien digne de méditation apparaît : un témoignage antérieur, puis une disposition originelle selon laquelle Dieu a créé les êtres humains.
L’être humain n’est pas présenté dans le Coran comme un simple être pour lequel tout commence à sa naissance terrestre ; le récit coranique comporte au contraire une scène antérieure de témoignage, puis vient la vie terrestre avec ce qu’elle porte d’épreuve et de responsabilité. C’est pourquoi l’être humain dit au Jour de la Résurrection : ﴿إِنَّا كُنَّا عَنْ هَٰذَا غَافِلِينَ﴾ (Nous étions inattentifs à cela), sans pouvoir faire de ses pères une excuse : ﴿إِنَّمَا أَشْرَكَ آبَاؤُنَا مِن قَبْلُ﴾ (Ce sont nos pères qui, auparavant, ont associé d’autres à Dieu).
L’être humain est responsable de son choix et ne peut faire de ce qu’il a hérité de ses pères un argument qui le décharge de sa responsabilité.
Huitièmement : que dit la biologie ?
Lorsque nous abordons la diversité humaine, une question apparaît que la science peut étudier de manière indépendante : comment la diversité humaine est-elle apparue ? Et comment les caractères se sont-ils transmis et les différences génétiques accumulées entre les groupes humains au fil des générations ?
Ce sont des questions qu’étudient la biologie et la génétique à travers l’ADN, les mutations, la recombinaison génétique et la diversité au sein des groupes humains. Nous n’avons pas besoin de transformer la science en adversaire du Coran, pas plus que nous n’avons besoin de transformer l’ADN en preuve de l’invisible.
La question plus précise est la suivante : que révèlent les données génétiques sur l’histoire des groupes humains ? Et ce qu’elles révèlent est-il compatible avec la représentation qui limite l’origine biologique de l’humanité tout entière à un seul homme et une seule femme ? Il s’agit d’une question scientifique qui doit être étudiée à partir des données scientifiques elles-mêmes.
À l’inverse, il n’est pas juste de dire que l’ADN prouve à lui seul que l’humanité a connu un commencement multiple ; une telle conclusion dépasse ce que la science est en mesure de démontrer. Nous sommes donc en présence de deux domaines complémentaires dans l’interrogation : le Coran traite de la création, du témoignage, de la disposition originelle, de la finalité, de la responsabilité et du retour à Dieu ; la science étudie les traces matérielles et génétiques de l’histoire humaine. Il n’est pas nécessaire que l’un se substitue à l’autre.
La représentation d’ensemble
Lorsque nous réunissons les versets relatifs à la création, au témoignage, à la mort, à la vie, à la descendance et à la diversité, une lecture plus vaste de l’histoire de l’être humain apparaît : première création ← existence antérieure ← témoignage ﴿أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ﴾ (Ne suis-Je pas votre Seigneur ?) ← vie terrestre ← commencement humain plus vaste ← Adam au sein de ce commencement ← continuité de la descendance et de la reproduction ← mort ← résurrection ← autre vie ← retour à Dieu.
Cette lecture ne nie pas Adam ; elle repose plutôt la question de sa place dans les débuts de l’humanité. Elle ne dit pas que le Coran a explicitement affirmé que plusieurs groupes humains sont descendus avec Adam, mais que le Coran n’a pas explicitement affirmé qu’Adam et son épouse étaient les seuls êtres humains sur terre, et que le rapprochement des versets ouvre la voie à une représentation plus vaste.
Avons-nous fait de la terre le commencement de l’histoire de l’être humain, alors que le Coran ouvre devant nous une histoire qui commence avant la vie terrestre et s’étend au-delà de la mort ?
L’être humain, dans le Coran, n’est pas un simple corps qui commence à la naissance et finit à la mort. Il s’agit d’un parcours : création, témoignage, vie, mort, résurrection et retour.
L’unité de la création ruine le racisme fondé sur la race et la couleur
L’une des conséquences les plus importantes qu’ouvre cette lecture est que la différence des êtres humains par leurs couleurs et leurs langues n’est pas présentée dans le Coran comme le fondement d’une hiérarchie de valeur.
﴿وَمِنْ آيَاتِهِ خَلْقُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَاخْتِلَافُ أَلْسِنَتِكُمْ وَأَلْوَانِكُمْ﴾ (Parmi Ses signes figurent la création des cieux et de la terre et la diversité de vos langues et de vos couleurs.) [الروم: ٢٢]
Le Coran établit ensuite le critère de la dignité :
﴿إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ﴾ (Le plus noble d’entre vous auprès de Dieu est celui qui Le craint le plus.) [الحجرات: ١٣]
La couleur n’est donc pas un critère de dignité, la race n’est pas un critère de supériorité, et l’ascendance n’est pas une raison pour qu’un être humain soit supérieur à un autre. La diversité humaine est un signe ; quant à la dignité, son critère est la crainte révérencielle de Dieu. L’unité de la création acquiert ainsi une signification qui dépasse l’origine de l’être humain : elle ruine toute représentation faisant de la couleur, de la race ou de l’ascendance le motif d’un privilège d’un être humain sur un autre.
Pourquoi devons-nous repenser le commencement de l’être humain ?
Parce que la question du commencement de l’être humain ne porte pas uniquement sur le passé. Elle porte sur l’être humain lui-même : d’où vient-il ? Pourquoi est-il venu sur terre ? Quelle y est sa responsabilité ? Et vers où retourne-t-il ?
﴿وَلَقَدْ كَرَّمْنَا بَنِي آدَمَ﴾ (Nous avons certes honoré les fils d’Adam.) [الإسراء: ٧٠]
﴿إِنِّي جَاعِلٌ فِي الْأَرْضِ خَلِيفَةً﴾ (Je vais établir sur terre un successeur.) [البقرة: ٣٠]
﴿وَحَمَلَهَا الْإِنسَانُ﴾ (Et l’être humain s’en est chargé.) [الأحزاب: ٧٢]
Comprendre le commencement de l’être humain influe donc sur la compréhension de sa place, de sa responsabilité et du sens de son existence sur terre. Si nous faisons de la terre le point de départ, l’histoire de l’être humain se trouve réduite à sa première naissance. Mais si nous lisons ensemble les versets relatifs à la création, au témoignage, à la mort, à la vie, à la descendance et à la disposition originelle, la terre devient une étape dans un parcours plus vaste.
Lorsque l’héritage devient un voile
L’égarement ne consiste pas toujours à éloigner l’être humain du Coran ; il peut parfois consister à interposer des représentations humaines entre l’être humain et le texte, jusqu’à ce que ce qui a été dit du Coran devienne, à ses yeux, comme le Coran lui-même.
Sur la question du commencement de l’être humain, nous devons distinguer ce que mentionne le Coran de ce qu’ont apporté les récits et les représentations ultérieurs. La création d’Adam est mentionnée dans le Coran. En revanche, affirmer qu’Adam et son épouse constituaient à eux seuls toute l’humanité sur terre et que les fils d’Adam ont épousé leurs sœurs pour que l’humanité commence, ce sont là des précisions que le Coran ne mentionne pas explicitement.
C’est ici qu’intervient la règle coranique :
﴿وَلَا تَقْفُ مَا لَيْسَ لَكَ بِهِ عِلْمٌ﴾ (Ne poursuis pas ce dont tu n’as aucune connaissance.) [الإسراء: ٣٦]
Le Coran révèle que, parmi les procédés de l’égarement, figurent le fait d’induire en erreur, de susciter de vains espoirs et de modifier ce que Dieu a créé :
﴿وَلَأُضِلَّنَّهُمْ وَلَأُمَنِّيَنَّهُمْ﴾ (Je les égarerai assurément et je leur inspirerai assurément de vains espoirs.) [النساء: ١١٩]
Le danger ne réside donc pas dans l’existence de l’exégèse ou de la tradition en elles-mêmes, mais dans la transformation de l’effort d’interprétation humain en une autorité qui empêche l’être humain de revenir au verset et de le méditer à partir du Coran lui-même. Dès lors, cette question devient légitime : l’une des formes de l’égarement pourrait-elle consister à empêcher l’être humain de méditer le Coran par une représentation héritée qu’il prend pour le Coran lui-même ?
Le même passage s’achève sur une invitation frappante :
﴿وَكَذَٰلِكَ نُفَصِّلُ الْآيَاتِ وَلَعَلَّهُمْ يَرْجِعُونَ﴾ (Ainsi détaillons-Nous les signes, afin qu’ils reviennent.) [الأعراف: ١٧٤]
Le retour consiste ici à revenir aux versets, à les réunir et à les examiner sans faire de ce que nous avons hérité un voile entre eux et l’être humain.
En définitive, cette recherche ne repose pas sur la négation de ce que le Coran a dit d’Adam, mais sur une question plus précise : le Coran a-t-il réellement dit qu’Adam et son épouse étaient à eux seuls l’origine de l’humanité tout entière ? S’il l’a dit, que l’on produise le verset. Et s’il ne l’a pas dit, il n’est pas conforme à la méthode d’attribuer au Coran ce qu’il n’a pas dit.
Le verset donne la clé, et les versets réunis révèlent l’ensemble. La question qui demeure ouverte n’est pas seulement : comment l’être humain a-t-il commencé ? Mais : avons-nous compris le commencement de l’être humain tel que le révèle le Coran, ou avons-nous hérité d’une représentation à travers laquelle nous avons ensuite lu le Coran ?
L’être humain que Dieu a établi comme successeur sur terre, et qui a assumé le dépôt confié, mérite que son histoire soit comprise depuis son commencement, et non que ce commencement soit réduit à l’instant de sa naissance sur terre. C’est pourquoi repenser la première création et les débuts de l’humanité peut non seulement modifier notre représentation du commencement de l’être humain, mais aussi notre compréhension de sa place, de sa responsabilité, de sa relation à Dieu et du sens de son existence sur terre.
La question du commencement de l’être humain ne porte donc pas sur le seul passé ; elle porte sur l’être humain que nous sommes aujourd’hui, sur le parcours dont il est issu et sur la direction qu’il prend.
