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Le judaïsme : pensée ou race ?

Le judaïsme

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Relecture depuis une perspective coranique et intellectuelle

Introduction

Le judaïsme est-il une identité ethnique transmise par la filiation, ou une identité religieuse, intellectuelle et historique constituée au terme d’un long parcours ?

Cette question ne concerne pas seulement l’histoire des Juifs, mais celle des communautés religieuses en général : comment une communauté initialement liée à la révélation et à l’alliance en vient-elle à revêtir une identité qui perdure même après la transformation de son rapport à la révélation ?

Les versets coraniques peuvent proposer une conception de cette transformation en suivant le parcours des Enfants d’Israël, leurs divisions internes et leur rapport à l’alliance, puis ce que le Coran décrit comme corruption et propagation de la corruption, châtiment, recouvrement de la puissance, puis retour à la corruption.

Dès lors, la question n’est pas seulement : qui sont les Juifs ? Elle est aussi : comment l’identité d’une communauté liée à la révélation et à l’alliance s’est-elle transformée en une identité religieuse et historique susceptible de perdurer même lorsque le lien avec la révélation s’affaiblit ?

1. Les Enfants d’Israël : une communauté née au sein de la révélation

Le Coran présente les Enfants d’Israël comme une communauté historique dont l’existence était liée aux prophètes, à la révélation et à l’alliance.

﴿يَا بَنِي إِسْرَائِيلَ اذْكُرُوا نِعْمَتِيَ الَّتِي أَنْعَمْتُ عَلَيْكُمْ وَأَنِّي فَضَّلْتُكُمْ عَلَى الْعَالَمِينَ﴾ (Ô Enfants d’Israël, rappelez-vous le bienfait dont Je vous ai comblés et que Je vous ai préférés aux mondes.) [البقرة: 47]

Le Coran leur rappelle à plusieurs reprises l’alliance, les messagers, le Livre et le bienfait. Mais il ne présente pas les Enfants d’Israël comme une communauté uniforme dans sa foi et sa conduite ; il révèle au contraire une nette diversité interne.

﴿مِنْهُمْ أُمَّةٌ مُقْتَصِدَةٌ وَكَثِيرٌ مِنْهُمْ سَاءَ مَا يَعْمَلُونَ﴾ (Parmi eux se trouve une oumma qui suit une voie mesurée ; mais, pour beaucoup d’entre eux, combien mauvais est ce qu’ils font !) [المائدة: 66]

﴿وَمِنْ قَوْمِ مُوسَى أُمَّةٌ يَهْدُونَ بِالْحَقِّ وَبِهِ يَعْدِلُونَ﴾ (Parmi le peuple de Moïse se trouve une oumma dont les membres guident selon la vérité et, par elle, rendent justice.) [الأعراف: 159]

On ne peut donc faire des Enfants d’Israël dans le Coran un bloc homogène : le Coran distingue les groupes selon leur foi, leurs actes et leurs positions.

2. La division interne et la prépondérance de la déviation

Le Coran révèle l’existence d’un conflit interne au sein même de la communauté. Dans le récit des gens du sabbat, plusieurs positions apparaissent :

﴿وَإِذْ قَالَتْ أُمَّةٌ مِنْهُمْ لِمَ تَعِظُونَ قَوْمًا اللَّهُ مُهْلِكُهُمْ أَوْ مُعَذِّبُهُمْ عَذَابًا شَدِيدًا قَالُوا مَعْذِرَةً إِلَى رَبِّكُمْ وَلَعَلَّهُمْ يَتَّقُونَ﴾ (Et lorsqu’une oumma parmi eux dit : « Pourquoi exhortez-vous des gens que Dieu va faire périr ou châtier d’un châtiment sévère ? », ils répondirent : « Pour nous disculper auprès de votre Seigneur, et peut-être Le craindront-ils. ») [الأعراف: 164]

Il y a ceux qui ont transgressé, ceux qui ont réprouvé la transgression et ceux qui ont adopté une autre position à l’égard de cette réprobation.

﴿لَيْسُوا سَوَاءً﴾ (Ils ne sont pas tous pareils.) [آل عمران: 113]

La présence d’une déviation au sein de la communauté ne signifie donc pas que tous ses membres partageaient la même déviation. Mais la persistance de la division peut conduire à l’affaiblissement du groupe attaché à la vérité, tandis que s’accroît la capacité du groupe déviant à exercer une influence, à s’organiser et à dominer. C’est ici que commence le passage d’une communauté unie par la révélation à une communauté susceptible de perdurer par des moyens humains, même lorsque son rapport à la révélation s’affaiblit.

3. Al-Sāmirī : un modèle de déviation de l’intérieur

Le récit d’al-Sāmirī offre un modèle important de ce type de déviation. Moïse était présent, la révélation était présente et le messager était présent ; pourtant, al-Sāmirī parvint à réorienter la communauté vers l’adoration du veau.

﴿قَالَ بَصُرْتُ بِمَا لَمْ يَبْصُرُوا بِهِ فَقَبَضْتُ قَبْضَةً مِنْ أَثَرِ الرَّسُولِ فَنَبَذْتُهَا وَكَذَلِكَ سَوَّلَتْ لِي نَفْسِي﴾ (Il dit : « J’ai perçu ce qu’ils n’ont pas perçu ; j’ai alors pris une poignée de la trace du messager, puis je l’ai jetée. Voilà ce que mon âme m’a suggéré. ») [طه: 96]

Le récit ne présente ici al-Sāmirī ni comme le fondateur du judaïsme, ni cet épisode comme une étape historique directe de sa formation. Il révèle plutôt un mécanisme plus ancien : la présence de la révélation n’empêche pas la déviation lorsqu’un homme parvient à remodeler la compréhension de la communauté et à la conduire loin du message.

4. De l’alliance à l’altération

Le Coran établit un lien entre la rupture de l’alliance et la transformation du rapport à la révélation :

﴿فَبِمَا نَقْضِهِمْ مِيثَاقَهُمْ لَعَنَّاهُمْ وَجَعَلْنَا قُلُوبَهُمْ قَاسِيَةً ۖ يُحَرِّفُونَ الْكَلِمَ عَنْ مَوَاضِعِهِ وَنَسُوا حَظًّا مِمَّا ذُكِّرُوا بِهِ﴾ (C’est parce qu’ils ont rompu leur alliance que Nous les avons maudits et avons endurci leurs cœurs. Ils détournent les paroles de leurs emplacements et ont oublié une part de ce qui leur avait été rappelé.) [المائدة: 13]

Un enchaînement apparaît ici :

L’alliance ← la rupture ← l’endurcissement ← l’altération ← l’oubli.

Et le phénomène ne s’arrête pas au texte : il s’étend à la source même de l’autorité.

﴿اتَّخَذُوا أَحْبَارَهُمْ وَرُهْبَانَهُمْ أَرْبَابًا مِنْ دُونِ اللَّهِ﴾ (Ils ont pris leurs docteurs de la Loi et leurs moines pour seigneurs en dehors de Dieu.) [التوبة: 31]

Le problème passe ainsi de la simple transgression d’une prescription au transfert du centre de l’autorité de Dieu à l’homme.

5. Un lien venant de Dieu et un lien venant des hommes

Parmi les versets les plus significatifs de cette étape figure cette parole du Très-Haut :

﴿ضُرِبَتْ عَلَيْهِمُ الذِّلَّةُ أَيْنَ مَا ثُقِفُوا إِلَّا بِحَبْلٍ مِنَ اللَّهِ وَحَبْلٍ مِنَ النَّاسِ وَبَاءُوا بِغَضَبٍ مِنَ اللَّهِ﴾ (L’humiliation leur a été imposée où qu’ils soient trouvés, sauf par un lien venant de Dieu et un lien venant des hommes ; et ils ont encouru la colère de Dieu.) [آل عمران: 112]

Le verset réunit deux liens : un lien venant de Dieu et un lien venant des hommes.

Lorsque le lien de la communauté avec Dieu s’affaiblit du fait du rejet de Ses versets, de la rupture de l’alliance, de la désobéissance et de la transgression, le lien venant des hommes demeure. Ce lien peut prendre la forme d’une communauté, d’une alliance, d’une filiation, d’une protection, d’un soutien mutuel, d’une organisation et d’une puissance humaine.

Une communauté peut ainsi perdre une part de son rapport à Dieu tout en continuant d’exister historiquement grâce aux liens humains qui unissent ses membres. Un point essentiel apparaît ici : le lien venant des hommes préserve l’existence humaine, mais ne se transforme pas pour autant en un lien venant de Dieu.

6. De la propagation de la corruption à la puissance, puis au retour du châtiment

Dans la sourate al-Isrāʾ, le Coran présente un cycle historique explicite :

﴿وَقَضَيْنَا إِلَىٰ بَنِي إِسْرَائِيلَ فِي الْكِتَابِ لَتُفْسِدُنَّ فِي الْأَرْضِ مَرَّتَيْنِ وَلَتَعْلُنَّ عُلُوًّا كَبِيرًا﴾ (Nous avons décrété à l’intention des Enfants d’Israël, dans le Livre : « Vous sèmerez assurément la corruption sur terre à deux reprises, et vous vous élèverez assurément d’une grande élévation orgueilleuse. ») [الإسراء: 4]

Puis vient le châtiment :

﴿فَإِذَا جَاءَ وَعْدُ أُولَاهُمَا بَعَثْنَا عَلَيْكُمْ عِبَادًا لَنَا أُولِي بَأْسٍ شَدِيدٍ فَجَاسُوا خِلَالَ الدِّيَارِ وَكَانَ وَعْدًا مَفْعُولًا﴾ (Lorsque vint l’accomplissement de la première des deux promesses, Nous envoyâmes contre vous des serviteurs à Nous, doués d’une force redoutable ; ils parcoururent les demeures, et la promesse fut accomplie.) [الإسراء: 5]

Puis le recouvrement de la puissance :

﴿ثُمَّ رَدَدْنَا لَكُمُ الْكَرَّةَ عَلَيْهِمْ وَأَمْدَدْنَاكُمْ بِأَمْوَالٍ وَبَنِينَ وَجَعَلْنَاكُمْ أَكْثَرَ نَفِيرًا﴾ (Puis Nous vous rendîmes l’avantage sur eux, vous pourvûmes de biens et de fils et fîmes de vous un groupe aux effectifs plus nombreux.) [الإسراء: 6]

Puis intervient le critère des actes :

﴿إِنْ أَحْسَنْتُمْ أَحْسَنْتُمْ لِأَنْفُسِكُمْ وَإِنْ أَسَأْتُمْ فَلَهَا﴾ (Si vous faites le bien, vous le faites pour vous-mêmes ; et si vous faites le mal, c’est à votre propre détriment.) [الإسراء: 7]

Puis la corruption revient, et le châtiment revient :

﴿وَإِنْ عُدْتُمْ عُدْنَا﴾ (Et si vous recommencez, Nous recommencerons.) [الإسراء: 8]

Le Coran établit donc ici une relation directe entre les actes, la puissance et le résultat. La communauté peut recouvrer les biens, les fils, les effectifs et la puissance ; mais ce recouvrement ne signifie pas que la puissance soit en elle-même une preuve de l’agrément de Dieu.

7. Des Enfants d’Israël aux Juifs : déplacement du centre de l’identité

Le Coran ne dit dans aucun verset que « les Enfants d’Israël se sont transformés en Juifs » ; il n’est donc pas légitime de présenter cette proposition comme un énoncé coranique explicite. Toutefois, la différence entre les expressions coraniques « les Enfants d’Israël », « ceux qui ont adhéré au judaïsme », « les Juifs » et « les gens du Livre » permet de poser la question d’un déplacement du centre de l’identité.

L’expression « les Enfants d’Israël » renvoie à la communauté historique liée à Israël, aux prophètes et à l’alliance, tandis que « les Juifs » et « ceux qui ont adhéré au judaïsme » apparaissent dans des contextes où le Coran traite d’une identité religieuse, de positions, de croyances et d’actes.

La mise en relation des versets permet d’envisager un déplacement progressif du centre de l’identité :

D’une communauté définie par la révélation et l’alliance ← à une communauté qui perdure à travers une identité religieuse, historique et sociale.

Cela ne signifie ni que tous les Enfants d’Israël sont devenus juifs, ni que toute personne qualifiée de juive remonte nécessairement à la même personne ou à la même lignée. Il s’agit plutôt du déplacement du centre à partir duquel se définissent la communauté et son identité.

8. Le judaïsme relève-t-il de la filiation ou de l’appartenance ?

Le Coran ne présente pas le judaïsme comme une race biologique distincte. Il emploie plutôt des qualifications liées à la croyance, à l’appartenance et à la position adoptée, et fait dépendre le jugement de la foi et des œuvres. C’est pourquoi la filiation seule ne suffit pas à l’aune du Coran.

﴿لَيْسَ بِأَمَانِيِّكُمْ وَلَا أَمَانِيِّ أَهْلِ الْكِتَابِ ۗ مَنْ يَعْمَلْ سُوءًا يُجْزَ بِهِ﴾ (Il n’en va ni selon vos souhaits ni selon les souhaits des gens du Livre. Quiconque commet un mal en recevra la rétribution.) [النساء: 123]

Il affirme également l’existence de personnes vertueuses parmi les gens du Livre :

﴿لَيْسُوا سَوَاءً﴾ (Ils ne sont pas tous semblables.) [آل عمران: 113]

L’identité collective ne place donc pas tous ses membres sous un même jugement auprès de Dieu.

9. Les Juifs et les gens du Livre après le Christ

L’apparition du christianisme n’abolit pas la présence persistante des Juifs dans le discours coranique.

﴿وَقَالَتِ الْيَهُودُ لَيْسَتِ النَّصَارَىٰ عَلَىٰ شَيْءٍ وَقَالَتِ النَّصَارَىٰ لَيْسَتِ الْيَهُودُ عَلَىٰ شَيْءٍ﴾ (Les Juifs ont dit : « Les chrétiens ne reposent sur rien », et les chrétiens ont dit : « Les Juifs ne reposent sur rien. ») [البقرة: 113]

Dans le même temps, le Coran emploie la notion de gens du Livre comme un cadre plus large qui englobe les Juifs et les chrétiens. On peut ainsi distinguer trois niveaux :

Les Enfants d’Israël : la communauté historique liée à Israël et aux prophètes.

Les Juifs / ceux qui ont adhéré au judaïsme : une identité religieuse et historique qui apparaît dans le discours coranique.

Les gens du Livre : un cadre plus large englobant des communautés liées à des Livres révélés.

Cela interdit de réduire les termes coraniques à une seule signification.

10. La persistance de la puissance humaine ne signifie pas la félicité

L’un des résultats les plus importants que révèle ce parcours est que la continuité historique d’une communauté est une chose, et la félicité auprès de Dieu en est une autre.

﴿إِنَّ الَّذِينَ كَفَرُوا لَنْ تُغْنِيَ عَنْهُمْ أَمْوَالُهُمْ وَلَا أَوْلَادُهُمْ مِنَ اللَّهِ شَيْئًا﴾ (Ceux qui ont mécru, ni leurs biens ni leurs enfants ne leur seront d’aucun secours contre Dieu.) [آل عمران: 10]

﴿وَمَا أَمْوَالُكُمْ وَلَا أَوْلَادُكُمْ بِالَّتِي تُقَرِّبُكُمْ عِنْدَنَا زُلْفَىٰ إِلَّا مَنْ آمَنَ وَعَمِلَ صَالِحًا﴾ (Ce ne sont ni vos biens ni vos enfants qui vous rapprochent de Nous, sauf pour celui qui croit et accomplit une œuvre vertueuse.) [سبأ: 37]

Le Coran énonce clairement le critère de la perdition :

﴿إِنَّ الْإِنسَانَ لَفِي خُسْرٍ ۝ إِلَّا الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ وَتَوَاصَوْا بِالْحَقِّ وَتَوَاصَوْا بِالصَّبْرِ﴾ (L’être humain est assurément en perdition, sauf ceux qui croient, accomplissent les œuvres vertueuses, s’exhortent mutuellement à la vérité et s’exhortent mutuellement à la patience.) [العصر: 2–3]

Ainsi, les biens, les enfants, les effectifs mobilisables, les alliances et la capacité à perdurer ne transforment pas la perdition en félicité. Une communauté peut demeurer puissante en ce monde, tandis que le critère selon lequel elle est jugée auprès de Dieu est tout autre.

11. Le mécanisme de la déviation : de l’embellissement à l’exécution

Le Coran expose un mécanisme général d’égarement qui n’est propre à aucune communauté particulière.

﴿لَأَقْعُدَنَّ لَهُمْ صِرَاطَكَ الْمُسْتَقِيمَ﴾ (Je me posterai assurément pour eux sur Ta voie droite.) [الأعراف: 16]

﴿وَلَآمُرَنَّهُمْ فَلَيُغَيِّرُنَّ خَلْقَ اللَّهِ﴾ (Je leur donnerai assurément des ordres, et ils modifieront assurément la création de Dieu.) [النساء: 119]

Le Coran révèle le passage de l’idée de la séduction à l’acte ; le mécanisme coranique peut être ordonné sous la forme suivante :

Suggestion insidieuse ← embellissement ← vains souhaits ← ordre ← réponse ← exécution.

Mais ce mécanisme ne signifie pas qu’une communauté particulière constitue le projet d’Iblis ; il révèle plutôt comment la déviation peut passer d’une influence intellectuelle et psychologique à une conduite individuelle, puis à une structure humaine.

12. De la déviation religieuse à la structure humaine

Lorsque le lien avec la révélation s’affaiblit, la communauté ne disparaît pas nécessairement. Elle peut perdurer à travers la mémoire historique, la filiation et l’appartenance, les institutions, les coutumes, l’autorité religieuse, les intérêts communs, les alliances et la puissance économique et sociale.

La différence devient alors manifeste entre la religion comme relation à la révélation et l’identité comme structure humaine qui perdure. L’identité peut en effet se maintenir historiquement, même lorsque la relation de ses membres au texte et à la révélation se transforme.

13. De l’identité religieuse aux structures modernes

Lorsque l’on passe à l’histoire moderne, il faut distinguer deux niveaux : d’une part, les régularités qu’énonce le Coran concernant la révélation, la déviation, l’autorité, l’alliance, la puissance et la pérennité des communautés ; d’autre part, ce que la recherche historique établit au sujet des institutions, des mouvements et des organisations modernes.

Le Coran ne mentionne pas de noms tels que la franc-maçonnerie, le sionisme, la Kabbale, les Illuminati ou les jésuites ; on ne peut donc faire de l’existence de ces organisations une preuve coranique directe. Il est toutefois possible d’étudier historiquement ces phénomènes et de s’interroger sur leur genèse, leurs idées, leurs relations, leurs documents et l’étendue de leur influence sur la formation de l’identité, de la politique et de la société. Ici commence le domaine de la recherche historique, et non celui de l’établissement d’une preuve par le texte coranique.

14. Le judaïsme : pensée ou race ?

Au terme de ce parcours, il apparaît que réduire le judaïsme à la seule notion de race ne permet pas de rendre compte de tous les niveaux auxquels le Coran l’aborde. Le Coran traite en effet d’une communauté historique, des adeptes d’une religion, des gens du Livre et d’individus qui diffèrent par leur foi et leurs œuvres.

On peut dès lors envisager le judaïsme comme une identité religieuse, historique et intellectuelle qui s’est constituée et a perduré au sein d’une communauté humaine dotée d’une mémoire, d’une filiation, d’institutions et d’une appartenance, et non comme une race distincte au sens biologique. Cela ne supprime pas l’importance de la filiation dans la préservation de l’identité, mais distingue l’appartenance collective du jugement divin porté sur l’être humain.

15. La cartographie coranique

Le parcours que révèlent les versets peut être résumé sous une forme articulée :

Les Enfants d’Israël : une communauté liée à la révélation, aux prophètes et au pacte. ← Division interne : croyants et déviants, oummas, groupes et positions divers. ← Affaiblissement de l’engagement envers le pacte : rupture, désobéissance, dureté, altération, oubli. ← Déplacement de l’autorité : du recours au jugement de Dieu à une autorité humaine qui intervient dans la définition de la religion et dans l’orientation de la communauté. ← Affaiblissement du lien venant de Dieu, tandis que subsiste le lien venant des hommes. ← Persistance de la communauté par la filiation, la mémoire, l’appartenance, les institutions et les alliances. ← Puissance humaine : biens, fils, effectifs mobilisables, organisation et capacité à perdurer. ← Corruption et élévation orgueilleuse, puis châtiment. ← Rétablissement de la puissance, puis retour possible à la corruption. ← ﴿وَإِنْ عُدْتُمْ عُدْنَا﴾ (Et si vous revenez, Nous reviendrons).

Ainsi, le Coran distingue la persistance de la communauté dans l’histoire de la persistance de son lien avec Dieu, et la puissance en ce monde de la réussite auprès de Dieu.

De l’identité religieuse au peuple national

On peut observer une transformation importante dans la définition de l’identité juive à l’époque moderne : dans le discours sioniste, elle n’est plus présentée uniquement comme une religion, mais comme une identité de peuple, nationale et historique, réunissant des Juifs vivant dans différents pays au sein d’une conception d’un peuple unique ayant un lien historique avec la terre de Palestine.

Cette idée apparaît clairement dans les documents fondateurs de l’État d’Israël. La déclaration d’indépendance de 1948 stipule que le « peuple juif » est né en terre d’Israël, que son identité spirituelle, religieuse et politique s’y est formée et qu’il a maintenu son lien avec elle durant la diaspora. La déclaration associe également ce « lien historique » à la revendication de l’établissement d’un État juif.

Le discours est ainsi passé de la simple appartenance religieuse à la notion de peuple possédant une patrie historique. Il ne s’est pas arrêté à la narration (riwāya) historique : cette vision est devenue partie intégrante de la construction juridique de l’État. La Loi fondamentale « Israël — État-nation du peuple juif » stipule que la terre d’Israël est la patrie historique du peuple juif et que l’État d’Israël est l’État national dans lequel le peuple juif exerce son droit à l’autodétermination nationale.

Identité religieuse ← communauté historique ← peuple ← patrie historique ← droit national ← État.

C’est cet aspect qui confère à la question « Le judaïsme : religion ou peuple ? » son importance politique et historique : définir les Juifs comme un peuple ayant une origine historique commune n’a pas les mêmes conséquences que les définir comme les adeptes d’une religion répandue parmi plusieurs peuples et dans plusieurs pays.

Toutefois, qualifier les Juifs de « race unique » exige davantage de précision. Les sources modernes ne considèrent pas les Juifs comme une race biologique unique au sens traditionnel ; elles décrivent plutôt l’identité juive comme pouvant être religieuse, ethnique, culturelle, ou fondée sur la filiation ou l’appartenance nationale, selon le contexte.

La formulation la plus précise n’est donc pas : « Une race juive a été inventée de toutes pièces » ; mais plutôt : le judaïsme a été présenté non seulement comme une croyance, mais comme l’identité d’un peuple et d’une race ayant une origine historique commune, dans le but de rattacher les Juifs aux Enfants d’Israël et à Jacob, puis de transformer cette affiliation en un argument leur conférant un droit historique et national sur la terre de Palestine, et de convaincre l’opinion publique mondiale de la légitimité de cette prétention.

Application à la question des Enfants d’Israël

La question rejoint ici directement la lecture coranique. Le Coran parle des Enfants d’Israël comme d’une communauté historique liée à Israël, aux prophètes, à la révélation et au pacte. Le discours national moderne, quant à lui, emploie la notion de peuple juif pour relier les Juifs contemporains à cette histoire ancienne, puis fait de la continuité historique le fondement du droit national sur la terre.

La question centrale devient ainsi :

L’affiliation historique aux Enfants d’Israël équivaut-elle nécessairement à l’affiliation nationale moderne au peuple juif ?

Il ne s’agit pas d’une seule question, mais de trois questions qu’il convient de dissocier :

  1. La question coranique : qui sont les Enfants d’Israël ? Quelle est la nature de leur relation avec la révélation, le pacte et la terre ?
  2. La question historique : quel est le degré de continuité entre les communautés juives anciennes et les communautés juives ayant vécu dans différentes régions au cours des siècles suivants ?
  3. La question politique moderne : quand et comment la notion de « peuple juif » est-elle devenue le fondement d’une revendication de souveraineté et d’État ?

La réalité politique moderne montre que ces niveaux ont été réunis au sein de la narration (riwāya) sioniste : histoire ancienne ← peuple juif ← patrie historique ← droit national ← État d’Israël. Cela apparaît explicitement dans la déclaration d’indépendance, puis dans la législation israélienne ultérieure.

Conclusion

Le Coran ne présente pas les Enfants d’Israël ou les Juifs comme un bloc unique, immuable dans sa foi et sa conduite ; il révèle plutôt, au sein de la communauté, des croyants et des déviants, une lutte entre le vrai et le faux, ainsi que la possibilité que la relation avec la révélation s’affaiblisse tandis que la communauté perdure par des moyens humains.

Le verset ﴿حَبْلٍ مِنَ اللَّهِ وَحَبْلٍ مِنَ النَّاسِ﴾ (un lien venant de Dieu et un lien venant des hommes) révèle l’une des principales clés de cette transformation : le lien avec Dieu peut s’affaiblir tandis que subsiste le lien venant des hommes, de sorte que la communauté perdure socialement et historiquement malgré la transformation de sa relation avec la révélation.

La sourate al-Isrāʾ montre que la puissance humaine ne fait pas obstacle à la loi de Dieu : corruption, puis châtiment, puis rétablissement de la puissance, puis retour à la corruption, puis retour du châtiment :

﴿وَإِنْ عُدْتُمْ عُدْنَا﴾ (Et si vous revenez, Nous reviendrons.) [الإسراء: 8]

Dès lors, la persistance de la communauté dans l’histoire ne prouve pas la validité de tout ce dont elle est porteuse, et sa puissance ne prouve pas l’agrément de Dieu ; de même, sa faiblesse en ce monde n’implique pas nécessairement un jugement porté sur tous ses membres.

Le Coran établit en effet un autre critère de réussite :

﴿إِنَّ الْإِنسَانَ لَفِي خُسْرٍ ۝ إِلَّا الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ﴾ (L’être humain est assurément en perdition, sauf ceux qui ont cru et accompli de bonnes œuvres.) [العصر: 2–3]

Ainsi, le passage des Enfants d’Israël aux Juifs peut être lu, par le rapprochement des versets, comme une transformation du centre de définition de l’identité : d’une communauté historique liée à la révélation, au pacte et aux prophètes, à une identité religieuse et historique qui perdure également à travers la mémoire, la filiation, l’appartenance et la structure humaine.

Cette lecture ne fait pas du judaïsme une race pure et ne le dissocie pas de l’histoire des Enfants d’Israël ; elle l’inscrit plutôt dans une trajectoire plus large de transformation de la communauté religieuse, passant d’une relation directe avec la révélation à une identité susceptible de perdurer à travers l’homme, l’histoire et les institutions.

Le critère coranique demeure fondé sur l’action et la foi, non sur le seul nom, ni sur la seule filiation, ni sur la seule puissance.

L’existence historique est une chose, le lien venant de Dieu en est une autre ; la puissance humaine est une chose, la réussite auprès de Dieu en est une autre.

Compagnon de lecture