D’un concept religieux à un instrument de conflit : comment « l’allégeance et le désaveu » sont-ils devenus le carburant des affrontements ?
Pouvoir, religion et civilisation
Une lecture de la transformation d’un concept de foi en critère partisan, et des garde-fous coraniques qui empêchent de transformer le désaccord en excommunication.
L’expression « l’allégeance et le désaveu » compte parmi les concepts les plus controversés de la pensée islamique contemporaine. Bien que les termes relatifs à l’alliance et au désaveu figurent dans le Coran dans divers contextes touchant à la foi, à la justice et au désaveu de l’associationnisme et de l’injustice, le Coran n’a pas présenté « l’allégeance et le désaveu » comme une doctrine autonome ni comme un système détaillé se suffisant à lui-même.
Comment le concept s’est-il élargi ?
Avec l’évolution de la pensée religieuse au fil des siècles, ce concept est progressivement passé de significations générales relevant de la foi, liées à la vérité, à la justice et à l’unicité divine, à un cadre doctrinal et politique plus vaste. Certains courants en ont ensuite étendu l’interprétation, au point que l’allégeance au groupe, à l’école doctrinale, à l’organisation ou à l’émir est devenue partie intégrante de l’allégeance à la religion elle-même, tandis que le désaveu des adversaires et de ceux qui expriment un désaccord est devenu un élément de l’identité intellectuelle et politique de ces groupes.
Dans les périodes de troubles, de guerres et de divisions, certains mouvements rigoristes ont trouvé dans ce concept un instrument efficace pour diviser la société en deux camps : « avec nous » et « contre nous ». L’allégeance à l’organisation ou au dirigeant est ainsi devenue un critère de jugement des individus et des groupes, tandis que reculait le recours aux valeurs de justice, de miséricorde et de responsabilité individuelle sur lesquelles insiste le Coran.
Du désaccord au conflit existentiel
Au cours des dernières décennies, des groupes extrémistes tels qu’Al-Qaïda, Daech et le Front al-Nosra, ainsi que certaines milices confessionnelles armées de la région, ont mobilisé les concepts d’allégeance, de désaveu et d’excommunication dans leurs conflits politiques et militaires. Au lieu de demeurer dans le domaine de la pensée ou de l’effort d’interprétation, le désaccord s’est transformé en conflit existentiel, où l’adversaire est considéré comme un ennemi, comme extérieur au groupe ou comme méritant d’être combattu.
Avec l’extension du champ de l’excommunication, il est devenu facile de justifier l’effusion de sang, la confiscation des biens et les déplacements forcés, voire de rétablir des pratiques telles que la capture de personnes à la guerre et leur réduction en esclavage, que certains groupes rigoristes ont remises en vigueur sous couvert de religion. Les victimes de ces conflits n’étaient pas uniquement des non-musulmans : la majorité des victimes étaient des musulmans eux-mêmes, en désaccord avec ces groupes quant à l’école doctrinale, à la vision politique ou à la position adoptée envers le pouvoir et la guerre.
Cette démarche a laissé des effets dévastateurs en Irak, en Syrie, au Yémen, au Liban et ailleurs, où les guerres civiles et les divisions confessionnelles ont épuisé les vies et les richesses, détruit les villes, affaibli les institutions de l’État et ouvert la voie aux interventions extérieures et aux conflits régionaux.
Au cœur de cette désagrégation, de nombreuses puissances régionales et internationales, dont Israël, ont profité du fait que la région était absorbée par ses conflits internes. Plus les affrontements entre les habitants de la région eux-mêmes s’intensifiaient, plus diminuait leur capacité à élaborer des projets de développement ou des positions politiques communes face aux grandes questions qui touchent à leur avenir partagé.
Les garde-fous coraniques
Il est frappant de constater que le Coran a établi des garde-fous explicites pour empêcher que les désaccords ne se transforment en guerres identitaires et doctrinales. Lorsqu’il évoque les combats entre croyants, il ne leur retire pas la qualité de croyants :
﴿وَإِن طَائِفَتَانِ مِنَ الْمُؤْمِنِينَ اقْتَتَلُوا فَأَصْلِحُوا بَيْنَهُمَا﴾ (Et si deux groupes de croyants se combattent, réconciliez-les.) [الحجرات: ٩]
Malgré les combats, les deux parties demeuraient donc dans le cercle de la foi, et ce qui était demandé était la réconciliation, non l’excommunication ni la négation de l’autre. Le Coran a également interdit le factionnalisme et la division religieuse :
﴿إِنَّ الَّذِينَ فَرَّقُوا دِينَهُمْ وَكَانُوا شِيَعًا لَّسْتَ مِنْهُمْ فِي شَيْءٍ﴾ (Ceux qui ont divisé leur religion et se sont constitués en factions, tu n’as rien à voir avec eux.) [الأنعام: ١٥٩]
﴿وَلَا تَكُونُوا مِنَ الْمُشْرِكِينَ مِنَ الَّذِينَ فَرَّقُوا دِينَهُمْ وَكَانُوا شِيَعًا كُلُّ حِزْبٍ بِمَا لَدَيْهِمْ فَرِحُونَ﴾ (Et ne soyez pas de ceux qui associent à Dieu d’autres divinités, de ceux qui ont divisé leur religion et se sont constitués en factions, chaque parti se réjouissant de ce qu’il détient.) [الروم: ٣١-٣٢]
L’importance de ces versets tient à ce qu’ils déplacent l’accent de l’appartenance partisane et confessionnelle vers l’unité des valeurs et des principes, et mettent en garde contre la transformation de la religion en identités antagonistes, chaque groupe prétendant représenter à lui seul la vérité absolue.
À qui appartient le jugement dernier ?
De même, le Coran n’a accordé à aucun groupe, à aucune école doctrinale ni à aucune institution religieuse le droit de statuer définitivement sur le destin des êtres humains et leurs croyances ; il a réservé à Dieu seul le jugement sur les grands différends :
﴿إِنَّ رَبَّكَ يَقْضِي بَيْنَهُمْ يَوْمَ الْقِيَامَةِ فِيمَا كَانُوا فِيهِ يَخْتَلِفُونَ﴾ (Ton Seigneur tranchera entre eux, au Jour de la Résurrection, sur ce qui faisait l’objet de leurs différends.) [يونس: ٩٣]
﴿اللَّهُ يَحْكُمُ بَيْنَكُمْ يَوْمَ الْقِيَامَةِ فِيمَا كُنتُمْ فِيهِ تَخْتَلِفُونَ﴾ (Dieu jugera entre vous, au Jour de la Résurrection, sur ce qui faisait l’objet de vos différends.) [الحج: ٦٩]
﴿إِلَى اللَّهِ مَرْجِعُكُمْ جَمِيعًا فَيُنَبِّئُكُم بِمَا كُنتُمْ فِيهِ تَخْتَلِفُونَ﴾ (Vers Dieu vous retournerez tous ; Il vous informera alors de ce qui faisait l’objet de vos différends.) [المائدة: ٤٨]
Ainsi, le Coran établit que l’autorité ultime pour juger des croyances, des intentions et des destinées dans l’au-delà est Dieu, et non les groupes, les confessions ou les chefs religieux. La tâche des êtres humains consiste, quant à elle, à instaurer la justice, à dialoguer de la meilleure manière et à suivre ce qu’ils estiment vrai, sans prétendre détenir les clés du salut ni distribuer aux autres des certificats de foi et de mécréance.
C’est pourquoi le Coran a mis en garde contre la voie suivie par des communautés antérieures lorsqu’elles ont monopolisé la vérité et fait du salut l’apanage d’un groupe particulier :
﴿وَقَالُوا لَن يَدْخُلَ الْجَنَّةَ إِلَّا مَن كَانَ هُودًا أَوْ نَصَارَىٰ تِلْكَ أَمَانِيُّهُمْ﴾ (Et ils ont dit : « N’entrera au Paradis que celui qui est juif ou chrétien. » Tels sont leurs souhaits.) [البقرة: ١١١]
﴿وَقَالَتِ الْيَهُودُ لَيْسَتِ النَّصَارَىٰ عَلَىٰ شَيْءٍ وَقَالَتِ النَّصَارَىٰ لَيْسَتِ الْيَهُودُ عَلَىٰ شَيْءٍ﴾ (Les juifs ont dit : « Les chrétiens ne reposent sur aucun fondement », et les chrétiens ont dit : « Les juifs ne reposent sur aucun fondement. ») [البقرة: ١١٣]
Puis il a conclu cette scène par ces mots : ﴿فَاللَّهُ يَحْكُمُ بَيْنَهُمْ يَوْمَ الْقِيَامَةِ فِيمَا كَانُوا فِيهِ يَخْتَلِفُونَ﴾ (Dieu jugera donc entre eux, au Jour de la Résurrection, sur ce qui faisait l’objet de leurs différends.).
Le danger de la précipitation dans l’excommunication
Le plus grand danger qui puisse menacer une communauté est que les désaccords intellectuels et religieux deviennent un motif d’exclusion et d’affrontements. Lorsque l’allégeance à l’émir, à l’organisation ou à la confession prend le pas sur l’allégeance à la justice et à la vérité, et que celui qui exprime un désaccord devient un adversaire qu’il faut écarter ou excommunier, les sociétés entrent dans une spirale de conflits qui ne produit que davantage de sang versé, de divisions et de faiblesse.
﴿وَلَا تَقُولُوا لِمَنْ أَلْقَىٰ إِلَيْكُمُ السَّلَامَ لَسْتَ مُؤْمِنًا تَبْتَغُونَ عَرَضَ الْحَيَاةِ الدُّنْيَا﴾ (Et ne dites pas à celui qui vous adresse le salut : « Tu n’es pas croyant », en recherchant les biens passagers de la vie d’ici-bas.) [النساء: ٩٤]
Ce verset ne se contente pas d’interdire de dénier la foi aux autres : il relie ce comportement à la recherche des « biens passagers de la vie d’ici-bas ». Il indique profondément que l’excommunication et l’exclusion ne procèdent pas toujours du souci de la religion, mais peuvent se mêler à la recherche du pouvoir, du butin, de l’influence ou de gains politiques. L’avertissement coranique vient donc empêcher que les différends humains ne deviennent un motif autorisant à verser le sang et à s’emparer des biens sous couvert de religion.
L’autorité suprême de référence
Le Coran affirme également que l’autorité suprême de référence pour le croyant ne réside ni dans les personnes, ni dans les groupes, ni dans les dirigeants, mais dans la révélation divine elle-même :
﴿اتَّبِعُوا مَا أُنزِلَ إِلَيْكُم مِّن رَّبِّكُمْ وَلَا تَتَّبِعُوا مِن دُونِهِ أَوْلِيَاءَ قَلِيلًا مَّا تَذَكَّرُونَ﴾ (Suivez ce qui vous a été révélé de la part de votre Seigneur et ne suivez pas de protecteurs en dehors de Lui. Comme vous vous rappelez peu !) [الأعراف: ٣]
Le fondement de la religion consiste à suivre ce que Dieu a révélé, non à faire primer les paroles des hommes ou l’allégeance aux groupes sur les textes de la révélation. Lorsque l’allégeance à l’émir, au parti ou à la confession devient un critère de vérité, l’être humain se fait le disciple des personnes plutôt que de la vérité. C’est de là que sont nées nombre des divisions contre lesquelles le Coran a mis en garde : l’appartenance à un groupe a pris le pas sur la recherche de la vérité, et l’obéissance aux dirigeants s’est transformée en une autorité de référence rivalisant avec celle de la révélation elle-même.
L’une des leçons les plus importantes que propose le Coran est peut-être que l’unité de la communauté ne se construit pas en soumettant les êtres humains à un groupe unique ou à une compréhension unique, mais sur la justice, le respect de la dignité humaine et le fait de laisser le jugement définitif sur les grands différends à Dieu, vers qui s’accomplissent le retour et l’ultime aboutissement.
