Quand les anciens textes de guerre deviennent un projet d’exclusion
Pouvoir, religion et civilisation
Une lecture critique comparée des textes du Tanakh, des règles coraniques de la guerre et du mécanisme par lequel le texte devient une idéologie close.
Introduction : entre texte sacré et réalité politique
Lorsque l’on lit certains textes de guerre de la Bible hébraïque (Tanakh), notamment dans des livres comme le Deutéronome, Josué et le premier livre de Samuel, on se trouve face à un langage explicite d’exclusion, de siège, de prise de possession et, parfois, d’extermination, dans des formulations telles que « Ne laisse subsister aucun être qui respire » et « Extermine-les entièrement ».
Dans leur structure, ces textes établissent un lien entre la terre, la promesse divine et l’élimination de l’autre, ce qui les rend sujets à controverse lorsqu’ils sont lus hors de leur contexte historique ou mobilisés dans des contextes politiques modernes.
Avec la création de l’État d’Israël en 1948 et les déplacements massifs de Palestiniens, les confiscations de terres, la colonisation et les guerres répétées qui ont suivi, une question critique s’est imposée : ces textes peuvent-ils, lorsqu’ils sont lus dans le cadre d’un nationalisme religieux extrémiste, devenir une structure de justification de l’exclusion et du déracinement ?
Premièrement : les textes du Tanakh dans leur sens textuel direct
Deutéronome 20 : 10-18. Lorsqu’une ville est assiégée, on lui propose d’abord de se rendre ; si elle refuse, on engage le combat contre elle, les hommes sont tués, les femmes et les enfants sont emmenés, et le butin est pris. Pour certaines villes, la notion d’« extermination totale » est mentionnée. L’idée fondamentale est celle d’un combat généralisé après le refus, assorti d’une exclusion massive de la population.
Deutéronome 7 : 1-2. Ordre est donné de chasser sept nations de la terre, de « les détruire entièrement », et de ne conclure aucune alliance avec elles ni de leur témoigner de pitié, dans le contexte du texte guerrier. L’idée fondamentale est celle de l’élimination complète de l’adversaire dans un contexte religieux et territorial.
Josué 6 : 21. Description de la chute de Jéricho, de la destruction totale de la ville, de la mise à mort des hommes, des femmes et des enfants, et de l’incendie de la ville. L’idée fondamentale est celle d’une destruction générale de la ville et de ses habitants dans le contexte de la guerre.
Premier livre de Samuel 15 : 3. Ordre est donné d’attaquer les Amalécites et de tuer les hommes, les femmes et les enfants, jusqu’aux animaux dans certaines versions textuelles. L’idée fondamentale est celle d’une guerre d’extermination contre un groupe déterminé, selon le texte.
Deuxièmement : le pendant coranique sur le plan du principe général
Le Coran ne propose pas de « guerres d’extermination totale », mais fixe des règles strictes à la guerre.
﴿وَقَاتِلُوا فِي سَبِيلِ اللَّهِ الَّذِينَ يُقَاتِلُونَكُمْ وَلَا تَعْتَدُوا إِنَّ اللَّهَ لَا يُحِبُّ الْمُعْتَدِينَ﴾ (Combattez dans la voie de Dieu ceux qui vous combattent, mais ne transgressez pas : Dieu n’aime pas les transgresseurs.) [البقرة: ١٩٠]
Le principe est donc celui d’un combat défensif, assorti de l’interdiction de transgresser.
﴿وَلَا تَقْتُلُوا النَّفْسَ الَّتِي حَرَّمَ اللَّهُ إِلَّا بِالْحَقِّ﴾ (Ne tuez pas la personne dont Dieu a rendu la vie inviolable, si ce n’est en droit.) [الأنعام: ١٥١]
Le principe est donc l’interdiction de tuer une personne, sauf en vertu d’un fondement judiciaire clair.
﴿وَإِن جَنَحُوا لِلسَّلْمِ فَاجْنَحْ لَهَا﴾ (S’ils inclinent à la paix, incline toi aussi vers elle.) [الأنفال: ٦١]
Le principe est donc la priorité accordée à la paix lorsqu’elle est possible.
﴿لَا إِكْرَاهَ فِي الدِّينِ﴾ (Nulle contrainte en religion.) [البقرة: ٢٥٦]
Le principe est donc le refus de la contrainte en matière de croyance.
La conclusion comparative est ainsi la suivante : dans les textes bibliques — au sein de leurs contextes historiques — apparaît, en certains passages, un discours de guerre totale qui comprend l’exclusion massive de l’ennemi dans des contextes de « terre/promesse/peuple ». Dans le Coran, en revanche, la guerre est encadrée par la défense, l’interdiction de l’agression, la protection des non-combattants, l’ouverture à la paix et le refus de la contrainte religieuse.
Troisièmement : du texte à la réalité — la Palestine depuis 1948
Depuis la Nakba, la réalité palestinienne a été marquée par des déplacements massifs, la destruction de villages, la colonisation, le blocus et des conflits répétés.
Dans le discours critique, il ne s’agit pas de poser une correspondance littérale, mais une autre question : comment des notions telles que la « Terre promise », le « peuple élu » ou l’« élimination des obstacles » peuvent-elles être mobilisées au sein d’un discours nationaliste religieux pour devenir partie intégrante d’une interprétation politique de la réalité ?
Quatrièmement : le mécanisme de transformation du texte en idéologie
Le danger ne réside pas dans les seuls textes, mais dans trois opérations : transformer le texte historique en programme d’État ; le dépouiller de son contexte historique et éthique pour en faire des commandements permanents, sans lien avec une époque ou une circonstance ; et redéfinir l’autre en le réduisant d’un être humain à un « obstacle au sein d’un grand récit ».
Cinquièmement : le danger d’une interprétation univoque et close
Ce qu’il y a de plus dangereux dans ce modèle est la transformation du monde en un récit unique et clos qui explique tout. Il en résulte une dissolution des distinctions entre religion, politique et histoire, qui se fondent en un système unique ; la transformation de l’histoire en une ligne unique où tous les événements deviennent les éléments d’un parcours interprété d’avance ; et la perte de la capacité à comprendre la complexité réelle du monde, fondée sur la multiplicité des acteurs, des intérêts et des circonstances.
Si un groupe croit que le monde entier s’explique par un seul récit absolu, les conséquences peuvent inclure la déshumanisation de l’autre, la justification de la violence comme « nécessité historique » et la fermeture de toute possibilité de critique et de réexamen internes. Dans ce cas, le danger ne réside plus seulement dans l’idée, mais dans sa transformation en une certitude close qui abolit la complexité humaine.
Sixièmement : la dimension coranique de la mise en garde contre la certitude close
﴿قُلْ هَلْ نُنَبِّئُكُم بِالْأَخْسَرِينَ أَعْمَالًا الَّذِينَ ضَلَّ سَعْيُهُمْ فِي الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَهُمْ يَحْسَبُونَ أَنَّهُمْ يُحْسِنُونَ صُنْعًا﴾ (Dis : « Vous informerons-nous de ceux qui sont les plus grands perdants quant à leurs œuvres ? Ceux dont l’effort s’est égaré dans la vie d’ici-bas, alors qu’ils pensent bien agir. ») [الكهف: ١٠٣-١٠٤]
Le Coran énonce également le principe de la multiplicité des causes et des lois régissant le cours des choses, et celui de la non-réduction de la réalité à une interprétation unique :
﴿وَلَوْ شَاءَ رَبُّكَ لَجَعَلَ النَّاسَ أُمَّةً وَاحِدَةً وَلَا يَزَالُونَ مُخْتَلِفِينَ﴾ (Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait des hommes une seule communauté ; mais ils ne cesseront de diverger.) [هود: ١١٨]
Septièmement : similitude de structure, non identité de source
Dans le christianisme ancien, les épîtres attribuées à Paul de Tarse manifestent un rôle central dans la formation du cadre théologique du christianisme en dehors de son contexte juif initial. Elles ont en effet mis l’accent sur des notions telles que le salut par la foi, l’orientation universelle de la prédication et la dissociation, à de nombreux égards, de l’engagement religieux et de la Loi juive. Avec l’expansion ultérieure du christianisme, ses écrits sont devenus une composante essentielle de la doctrine théologique officielle dans la plupart des traditions chrétiennes.
Dans la tradition exégétique islamique, des récits connus sous le nom d’isrāʾīliyyāt, c’est-à-dire des traditions attribuées à d’anciennes sources juives et chrétiennes, ont été intégrés à certains ouvrages d’exégèse et de récits historiques anciens. Ils sont apparus dans le contexte de l’interprétation des récits des prophètes et des peuples antérieurs, en particulier lorsqu’il s’agissait de développer des détails non mentionnés directement dans le Coran. Ils ont été transmis par des rapporteurs issus des gens du Livre ou à partir de sources orales et écrites anciennes, et ont été intégrés à des degrés divers aux ouvrages d’exégèse et de biographies.
L’analyse comparative des courants religieux rigoristes dans les trois religions montre que la similitude ne réside pas dans les textes ou les doctrines eux-mêmes, mais dans la structure mentale qui apparaît lorsque les textes se transforment en idéologie politique close. Le texte n’est alors plus un cadre polysémique de réflexion et d’interprétation ; il est remodelé au sein d’un « système d’interprétation unique » qui réduit toute la réalité à un seul grand récit.
Ainsi, au sein de certaines lectures nationalistes religieuses rigoristes : rattachement exclusif de la « promesse divine » à la terre, lecture des anciens textes de guerre comme cadre de justification du conflit politique moderne, et transformation de l’identité religieuse en projet politique lié à la terre et au pouvoir.
Dans certains groupes takfiristes : transformation des notions de combat en un état permanent plutôt que circonstanciel, réduction du monde à une « demeure de la foi et une demeure de la mécréance », et transformation des textes en un système expliquant toute la réalité politique contemporaine.
Dans certains courants politiques liés à des interprétations sotériologiques du Nouveau Testament : interprétation des événements politiques dans le cadre d’un schéma final, lecture du conflit international comme partie d’un plan divin déjà arrêté, et fusion de la politique avec des récits de salut ultime.
Malgré les différences entre les textes et les traditions, une même structure se répète : transformation du texte religieux en une interprétation politique totalisante, suppression de la pluralité dans la compréhension du réel, division du monde en dichotomies tranchées, déshumanisation de l’autre et fermeture de toute possibilité de critique et d’interprétation internes.
Le monde doit prendre conscience du danger qu’il y a à transformer n’importe quelle idée en une interprétation unique et absolue qui domine tout ; car si ce mode de pensée se répand et devient une conviction collective totalisante, il ne menace pas seulement la diversité intellectuelle, mais ouvre la voie à un remodelage de la réalité par la force, selon une « vérité unique » imposée à tous. La différence devient alors un crime, la pluralité une menace, et l’être humain se voit réduit à un élément au sein d’un récit clos.
Conclusion
La question n’est pas que les textes religieux produiraient à eux seuls la violence, mais celle du moment où des textes ou des idées, quels qu’ils soient, se transforment en un cadre d’interprétation unique et totalisant qui réduit le monde entier à une seule perspective. L’être humain perd alors sa capacité à saisir la réalité dans sa pluralité et sa complexité, et tout se trouve remodelé au sein d’un « seul grand récit » qui explique l’ensemble des événements.
Lorsque la religion ou la pensée se transforme en ce type d’interprétation close, la compréhension réaliste du monde recule, et il devient facile de justifier l’exclusion ou la violence au nom de la vérité absolue.
Cette évolution peut se résumer ainsi : dans les anciens textes hébraïques, un discours de guerre lié à une nation, à une terre et à un contexte historique ; dans le christianisme, sa transformation en symbolisme et en amour ; et, dans l’islam, une reformulation de la guerre dans le cadre d’une éthique stricte et d’une humanité universelle.
