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Le vendredi entre le Coran et la réalité : la communauté a-t-elle perdu la fonction de sa chaire ?

Pouvoir, religion et civilisation

Langue du contenuOriginal: العربية
NarrateurFrançais

Une lecture de la fonction du rassemblement du vendredi telle que la dessine le Coran, et de l’écart entre « empressez-vous vers le rappel de Dieu » et la réalité du discours contemporain.

Dieu, le Très-Haut, a dit :

﴿يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِذَا نُودِيَ لِلصَّلَوٰةِ مِن يَوْمِ الْجُمُعَةِ فَاسْعَوْا إِلَىٰ ذِكْرِ اللَّهِ وَذَرُوا الْبَيْعَ ذَٰلِكُمْ خَيْرٌ لَّكُمْ إِن كُنتُمْ تَعْلَمُونَ ۝ فَإِذَا قُضِيَتِ الصَّلَوٰةُ فَانتَشِرُوا فِي الْأَرْضِ وَابْتَغُوا مِن فَضْلِ اللَّهِ وَاذْكُرُوا اللَّهَ كَثِيرًا لَّعَلَّكُمْ تُفْلِحُونَ﴾ (Ô vous qui croyez ! Lorsque l’appel à la prière est lancé le vendredi, empressez-vous vers le rappel de Dieu et délaissez le commerce. Cela est meilleur pour vous, si vous saviez. Puis, lorsque la prière est achevée, dispersez-vous sur la terre, recherchez de la grâce de Dieu et rappelez-vous Dieu abondamment, afin que vous réussissiez.) [الجمعة: ٩–١٠]

Dieu, le Très-Haut, a également dit :

﴿وَإِذْ صَرَفْنَا إِلَيْكَ نَفَرًا مِّنَ الْجِنِّ يَسْتَمِعُونَ الْقُرْآنَ فَلَمَّا حَضَرُوهُ قَالُوا أَنصِتُوا فَلَمَّا قُضِيَ وَلَّوْا إِلَىٰ قَوْمِهِم مُّنذِرِينَ﴾ (Et lorsque Nous dirigeâmes vers toi un groupe de djinns pour écouter le Coran, une fois présents à sa récitation, ils dirent : « Écoutez en silence. » Puis, lorsqu’elle fut achevée, ils retournèrent auprès de leur peuple pour l’avertir.) [الأحقاف: ٢٩]

En méditant ces versets, nous constatons que le Coran dessine une image claire de la fonction du rassemblement du vendredi. Dieu, le Très-Haut, n’a pas dit : empressez-vous vers le prédicateur ; Il n’a pas dit non plus : empressez-vous vers la parole humaine. Il a dit :

﴿فَاسْعَوْا إِلَىٰ ذِكْرِ اللَّهِ﴾ (Empressez-vous vers le rappel de Dieu.)

Or, le Coran se définit lui-même comme le Rappel que Dieu a fait descendre pour guider les hommes :

﴿إِنَّا نَحْنُ نَزَّلْنَا الذِّكْرَ﴾ (C’est bien Nous qui avons fait descendre le Rappel.) [الحجر: ٩]

Dieu, le Très-Haut, a également dit :

﴿إِنْ هُوَ إِلَّا ذِكْرٌ لِّلْعَالَمِينَ﴾ (Ce n’est qu’un rappel pour les mondes.) [القلم: ٥٢]

Ainsi, selon le sens indiqué par le Coran, le rassemblement du vendredi n’est pas simplement une réunion destinée à accomplir un rite : il vise à renouveler le lien avec la Révélation. Il s’agit pour la communauté de se réunir autour du Livre de Dieu, de l’écouter, de le méditer et d’en tirer la guidance grâce à laquelle elle affronte les questions de son existence.

Le Coran n’a pas été révélé pour être seulement un livre de pure récitation, mais pour constituer une voie pour la vie. Il traite de la justice et de l’injustice, de l’économie et du commerce, de l’administration de la société, des relations entre les personnes, des questions de guerre et de paix, ainsi que de la réforme de l’être humain et de la société. Aussi, lorsque le Coran est présent dans la conscience de la communauté, il ne demeure pas seulement un livre consigné dans les exemplaires du texte coranique : il devient une source pour construire la pensée et élaborer des positions.

Si le sermon du vendredi devenait un espace hebdomadaire de méditation des versets de Dieu et de mise en relation de ceux-ci avec la réalité des musulmans, la mosquée serait une école de la conscience, où les gens se réuniraient autour d’un référentiel unique et chercheraient des solutions à leurs problèmes à travers la guidance du Coran, au lieu que la communauté se disperse entre des référentiels antagonistes.

Le Coran, référentiel de la communauté et fondement de l’unité de ses rangs

Le Coran a lié l’unité au fait de s’attacher fermement à la Révélation. Dieu, le Très-Haut, a dit :

﴿وَاعْتَصِمُوا بِحَبْلِ اللَّهِ جَمِيعًا وَلَا تَفَرَّقُوا﴾ (Attachez-vous fermement, tous ensemble, au lien de Dieu, et ne vous divisez pas.) [آل عمران: ١٠٣]

Il a également mis en garde contre la multiplicité des chemins qui éloignent de la voie unique :

﴿وَأَنَّ هَٰذَا صِرَاطِي مُسْتَقِيمًا فَاتَّبِعُوهُ وَلَا تَتَّبِعُوا السُّبُلَ فَتَفَرَّقَ بِكُمْ عَن سَبِيلِهِ﴾ (Et telle est Ma voie, droite : suivez-la donc, et ne suivez pas les autres chemins, qui vous sépareraient de Sa voie.) [الأنعام: ١٥٣]

Le Coran fait ainsi du référentiel unique le fondement de l’unité de la communauté, tandis que la multiplicité de référentiels dispersés accroît les causes de divergence. Chaque groupe peut en effet se donner une source propre de compréhension et de prise de position, alors que le Coran demeure le fondement autour duquel Dieu a appelé à se rassembler.

Le Coran souligne que la finalité n’est pas la simple lecture, mais la méditation et la compréhension :

﴿أَفَلَا يَتَدَبَّرُونَ الْقُرْآنَ ۚ وَلَوْ كَانَ مِنْ عِندِ غَيْرِ اللَّهِ لَوَجَدُوا فِيهِ اخْتِلَافًا كَثِيرًا﴾ (Ne méditent-ils donc pas le Coran ? S’il provenait d’un autre que Dieu, ils y trouveraient de nombreuses contradictions.) [النساء: ٨٢]

C’est la méditation qui fait passer le Coran de paroles récitées à une voie sur laquelle se construit la conscience. Dès lors, délaisser le Coran ne signifie pas seulement abandonner sa récitation : cela peut aussi consister à l’écarter de sa position de direction et d’orientation.

Dieu, le Très-Haut, a dit :

﴿وَقَالَ الرَّسُولُ يَا رَبِّ إِنَّ قَوْمِي اتَّخَذُوا هَٰذَا الْقُرْآنَ مَهْجُورًا﴾ (Et le Messager a dit : « Ô mon Seigneur ! Mon peuple a délaissé ce Coran. ») [الفرقان: ٣٠]

L’une des formes de cet abandon peut être que le Coran demeure présent dans les voix, mais absent de l’élaboration de la pensée et de la décision ; présent lors des occasions particulières, sans être le référentiel à l’aune duquel sont examinées les questions de la communauté.

La réalité contemporaine et l’écart entre le Coran et la pratique

L’observation de la réalité de certaines chaires dans le monde islamique actuel fait apparaître un phénomène qui mérite réflexion : dans de nombreux milieux, le discours est passé d’un espace ouvert à la méditation du Coran et à sa mise en relation avec la réalité des gens à un discours davantage réglementé. Dans certains États, les thèmes des sermons sont fixés à l’avance, leur durée est déterminée et la place consacrée à l’examen des grandes questions à travers le Coran devient limitée.

Le problème ne réside pas dans l’organisation du discours religieux en elle-même, mais dans la question de ses effets sur la fonction de la chaire du vendredi à laquelle renvoient les versets : celle d’un rassemblement autour du rappel de Dieu et de la méditation de Son Livre, et d’un espace où la Révélation est reliée à la vie de la communauté et à ses préoccupations.

Lorsque la méditation coranique est absente, ou que la présence du Coran se limite à la récitation de versets sans en rendre présents les sens ni les relier à la réalité humaine et sociale, une interrogation importante surgit : la chaire du vendredi continue-t-elle à remplir son rôle dans la construction de la conscience coranique de la communauté, ou s’est-elle transformée, dans certains milieux, en un discours d’exhortation limité qui ne touche pas aux grandes questions auxquelles les musulmans sont confrontés ?

L’importance de cette question tient au fait que le Coran n’a pas été révélé pour être dissocié de la réalité des gens, mais pour les guider dans leurs questions politiques, sociales, économiques et morales. Réduire l’espace de méditation et de dialogue autour des versets de Dieu peut donc conduire — intentionnellement ou non — à affaiblir la relation vivante entre la communauté et son Livre, et à transformer le Coran, de source de formation de la conscience, en une simple présence symbolique dans les rites.

La question centrale apparaît alors :

Le sermon du vendredi remplit-il désormais la fonction à laquelle renvoient les versets, celle d’un rassemblement autour du rappel de Dieu et du Livre de Dieu, ou s’est-il transformé, dans certains milieux, en un discours d’exhortation dissocié des grandes questions de la communauté ?

Lorsqu’il parle de l’être humain, le Coran ne sépare pas le culte de la vie : il traite des questions de société et pose les principes qui guident la communauté dans ses crises politiques, économiques et sociales. L’absence de méditation coranique dans la conscience de la société conduit donc à la perte du référentiel qui rassemble les gens autour d’une vision commune.

La séparation d’avec le Coran et son effet sur l’affaiblissement de la communauté

Cet article part d’une problématique selon laquelle le recul de la centralité du Coran dans le discours public ne représente pas un simple changement dans le style de la prédication, mais peut s’inscrire dans des transformations plus larges qui ont affecté la manière dont les musulmans se rapportent à leur Livre.

Le plus grave qui puisse arriver à une communauté possédant un livre qui la rassemble et l’oriente est que le Coran soit dissocié de son rôle directeur dans la vie des gens : de référentiel qui forme la conscience et oriente les positions, il devient alors un texte récité et mémorisé, sans être présent dans l’élaboration des décisions ni dans le traitement des questions de la communauté.

Le Coran ne s’est pas présenté comme un livre destiné uniquement aux pratiques cultuelles individuelles, mais comme une voie globale qui pose les principes de la justice, du refus de l’injustice, de la préservation de la dignité humaine, de la réforme de la société, de la gestion des divergences et de la construction de la puissance sur le fondement du droit.

La réalité contemporaine révèle toutefois un écart considérable entre ce principe coranique et l’état de la communauté. Au cours des dernières décennies, la région a connu des guerres et des conflits majeurs en Palestine, en Irak, en Afghanistan, en Syrie et au Liban, jusqu’aux destructions massives et aux souffrances humaines survenues à Gaza, tandis que le monde islamique est souvent demeuré incapable d’élaborer une position unifiée à la mesure de ces événements.

La question se pose alors :

Le problème réside-t-il dans l’absence de capacité, ou dans l’absence du référentiel qui rassemble et oriente cette capacité ?

Le Coran dit en effet :

﴿وَلَا تَنَازَعُوا فَتَفْشَلُوا وَتَذْهَبَ رِيحُكُمْ﴾ (Ne vous disputez pas, sinon vous fléchirez et votre force se dissipera.) [الأنفال: ٤٦]

Dans cette perspective, l’article pose la problématique selon laquelle l’affaiblissement de la présence du Coran dans la conscience de la communauté et son éviction de la position de direction intellectuelle affaiblissent sa capacité à construire une position unifiée sur les questions décisives pour son destin.

Dans le cadre de cette hypothèse, une question peut être formulée concernant les rapports de force internationaux : quels sont les acteurs qui bénéficient d’une communauté divisée, dépourvue de référentiel commun et absorbée par ses divergences internes ?

De ce point de vue, on peut dire que les États-Unis et Israël comptent parmi les acteurs qui tirent le plus profit de la faiblesse de l’unité islamique, en raison de leur lien direct avec nombre des conflits et des guerres qu’a connus la région au cours des dernières décennies, et parce que toute division au sein du monde islamique réduit sa capacité d’influence collective sur les questions régionales et internationales.

Mais le cœur du problème ne concerne pas seulement une puissance extérieure ou un acteur politique ; il tient à une question plus profonde :

La communauté a-t-elle perdu une partie de sa force parce qu’elle s’est éloignée du référentiel dont Dieu a voulu qu’il la rassemble ?

Une communauté dans la conscience de laquelle le Coran est présent ne se contente pas de le réciter : elle en fait une mesure pour juger les événements, une voie pour affronter l’injustice et une source d’unité dans ses prises de position. Mais lorsque le Coran devient présent dans les exemplaires du texte et absent de la formation de la conscience, la communauté perd un élément essentiel de sa force.

La mosquée entre le culte et la construction de la conscience

À l’examen du Coran, nous constatons que la mosquée n’y est pas présentée uniquement comme un lieu d’accomplissement des rites, mais comme un centre où les croyants se réunissent autour du rappel de Dieu et construisent leur relation avec la Révélation. Le Coran établit ainsi un lien entre les mosquées et le rappel de Dieu :

﴿فِي بُيُوتٍ أَذِنَ اللَّهُ أَن تُرْفَعَ وَيُذْكَرَ فِيهَا اسْمُهُ﴾ (Dans des maisons que Dieu a permis d’élever et où Son nom est rappelé.) [النور: ٣٦]

Ce rappel ne se limite pas à la répétition verbale : il englobe la présence du message de Dieu dans la vie et la conscience de l’être humain. De même, le contexte du discours coranique sur le Messager ﷺ montre que sa mission ne consistait pas simplement à transmettre le texte, mais à le réciter, à l’enseigner et à purifier les gens par lui :

﴿يَتْلُو عَلَيْهِمْ آيَاتِهِ وَيُزَكِّيهِمْ وَيُعَلِّمُهُمُ الْكِتَابَ وَالْحِكْمَةَ﴾ (Il leur récite Ses versets, les purifie et leur enseigne le Livre et la sagesse.) [الجمعة: ٢]

Dans cette perspective, le rassemblement des musulmans à la mosquée peut être compris comme un espace de récitation de la Révélation, de compréhension de celle-ci et de mise en relation avec la vie des gens, et non comme une simple réunion formelle qui prend fin avec le rite. Il existe en effet une différence entre réciter le Coran, c’est-à-dire lire ses versets ; méditer le Coran, c’est-à-dire rechercher ses significations et ses finalités ; et appliquer le Coran, c’est-à-dire traduire sa guidance en comportements, en positions et en systèmes régissant la vie de l’être humain et de la société.

Cependant, la question plus profonde qui se pose n’est pas seulement : le Coran est-il devenu absent de la vie de la communauté ? Elle est aussi : le problème réside-t-il dans l’absence du Coran, ou dans les divergences entre musulmans quant à sa compréhension et à son application ? La seule présence du texte ne suffit pas si les méthodes selon lesquelles il est lu divergent, car le Coran appelle à la méditation, à la réflexion et au retour à ses principes universels, et met en garde contre la division et les divergences qui éloignent les gens des finalités de la guidance.

C’est pourquoi replacer le Coran au centre de la vie ne signifie pas simplement en accroître la récitation, mais élaborer une méthode réfléchie pour le comprendre, afin qu’il passe du statut de texte conservé à celui de source de guidance, de formation de la conscience et de gestion des divergences.

Conclusion

Le plus grave qui puisse arriver à la communauté n’est pas que le Coran disparaisse des exemplaires du texte, mais qu’il demeure conservé dans les lignes tout en cessant de diriger les esprits.

Le Coran ne veut pas seulement une communauté qui le lise, mais une communauté qui le médite, s’en remette à son jugement et construise sa réalité selon sa guidance.

Dès lors, rendre au Coran sa place naturelle n’est pas simplement une question religieuse : c’est un projet de reconstruction de la conscience et de l’unité, afin que le Coran devienne le guide de la raison musulmane, l’axe du rassemblement du vendredi et la mesure à l’aune de laquelle sont examinés les idées et les événements.

Cela ne signifie pas que la faiblesse de la communauté soit due à un seul facteur. Les communautés se construisent selon un ensemble de lois que le Coran a mentionnées : le savoir, l’action, la justice, la force et la mise en œuvre des moyens nécessaires. Le référentiel intellectuel qui oriente ces éléments demeure néanmoins l’une des principales causes de l’essor.

Pour que le sens de cette parole de Dieu, le Très-Haut :

﴿فَاسْعَوْا إِلَىٰ ذِكْرِ اللَّهِ﴾ (Empressez-vous vers le rappel de Dieu.)

redevienne une réalité vécue par la communauté, et non un simple verset récité chaque semaine.