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Le sauveur attendu

La pensée satanique

Langue du contenuOriginal: العربية
NarrateurFrançais

Du souhait à la fabrication de l’être humain

Préambule : le sauveur est-il une idée ou un système ?

Qui est le sauveur ?

La question peut sembler, en apparence, une simple question religieuse. Mais la question plus profonde n’est pas : qui est le sauveur ?

Elle est plutôt : qu’advient-il de l’être humain lorsqu’il croit qu’une personne viendra, dans l’avenir, accomplir ce qu’il n’a pas pu accomplir lui-même ? Qu’advient-il de la lieutenance ? Qu’advient-il de l’effort ? Qu’advient-il de l’édification de la civilisation ? Et qu’advient-il de la responsabilité de l’être humain dans la transformation de sa réalité ?

C’est ici que commence cette lecture.

Je n’aborde pas ici l’idée du sauveur comme une simple croyance isolée ; je l’inscris dans un contexte plus large au sein du Coran : celui de la séduction qui égare, du souhait, de la promesse et de la transformation de la fonction de l’être humain.

L’hypothèse que je propose ici est que la tromperie ne réside peut-être pas dans la seule existence de l’idée du sauveur, mais dans la transformation de cette idée en un système qui fabrique un être humain dans l’attente, au lieu d’un être humain lieutenant.

Iblis n’a pas dissimulé son projet

Le Coran ne présente pas Iblis comme une simple suggestion passagère. Iblis a annoncé son projet.

﴿قَالَ فَبِمَا أَغْوَيْتَنِي لَأَقْعُدَنَّ لَهُمْ صِرَاطَكَ الْمُسْتَقِيمَ ۝ ثُمَّ لَآتِيَنَّهُم مِّن بَيْنِ أَيْدِيهِمْ وَمِنْ خَلْفِهِمْ وَعَنْ أَيْمَانِهِمْ وَعَن شَمَائِلِهِمْ وَلَا تَجِدُ أَكْثَرَهُمْ شَاكِرِينَ﴾ (Il dit : « Puisque Tu m’as égaré, je me tiendrai assurément à leur affût sur Ta voie droite. Puis je les assaillirai par-devant et par-derrière, par leur droite et par leur gauche, et Tu ne trouveras pas la plupart d’entre eux reconnaissants. ») [الأعراف: ١٦–١٧]

Puis il dit :

﴿لَأَحْتَنِكَنَّ ذُرِّيَّتَهُ إِلَّا قَلِيلًا﴾ (Je prendrai assurément les rênes de sa descendance, à l’exception d’un petit nombre.) [الإسراء: ٦٢]

Puis il dévoila une autre partie de ses instruments :

﴿وَلَأُضِلَّنَّهُمْ وَلَأُمَنِّيَنَّهُمْ وَلَآمُرَنَّهُمْ فَلَيُبَتِّكُنَّ آذَانَ الْأَنْعَامِ وَلَآمُرَنَّهُمْ فَلَيُغَيِّرُنَّ خَلْقَ اللَّهِ﴾ (Je les égarerai assurément, je les bercerai de souhaits, je leur donnerai des ordres et ils fendront les oreilles des bestiaux ; je leur donnerai des ordres et ils altéreront la création de Dieu.) [النساء: ١١٩]

Remarquez l’enchaînement des mots : je les égare. Je les berce de souhaits. Je leur donne des ordres. Ils altèrent.

La séduction qui égare ne repose pas toujours sur la contrainte exercée sur l’être humain. Elle peut commencer par un souhait.

Adam et le premier souhait

Lorsqu’Iblis voulut égarer Adam, il ne lui dit pas : abandonne ton Seigneur. Il l’aborda plutôt par ce que désire l’être humain.

﴿هَلْ أَدُلُّكَ عَلَىٰ شَجَرَةِ الْخُلْدِ وَمُلْكٍ لَّا يَبْلَىٰ﴾ (T’indiquerai-je l’arbre de l’immortalité et une royauté qui ne dépérit pas ?) [طه: ١٢٠]

Et il dit :

﴿مَا نَهَاكُمَا رَبُّكُمَا عَنْ هَٰذِهِ الشَّجَرَةِ إِلَّا أَن تَكُونَا مَلَكَيْنِ أَوْ تَكُونَا مِنَ الْخَالِدِينَ﴾ (Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour vous empêcher de devenir deux anges ou d’être parmi les immortels.) [الأعراف: ٢٠]

Le mot qui retient ici l’attention est : l’immortalité. Le souhait de l’être humain de perdurer.

Puis vint le résultat :

﴿فَأَزَلَّهُمَا الشَّيْطَانُ عَنْهَا فَأَخْرَجَهُمَا مِمَّا كَانَا فِيهِ﴾ (Satan les fit alors trébucher à son sujet et les fit sortir de l’état où ils se trouvaient.) [البقرة: ٣٦]

Nous pouvons, à partir de là, poser une hypothèse : le souhait peut être plus dangereux que l’ordre direct, car l’être humain peut se diriger de lui-même vers ce qu’il se représente comme son salut.

La part assignée

Vient ensuite la formule qui invite le plus à la réflexion :

﴿وَلَأَتَّخِذَنَّ مِنْ عِبَادِكَ نَصِيبًا مَّفْرُوضًا﴾ (Je prendrai assurément parmi Tes serviteurs une part assignée.) [النساء: ١١٨]

Iblis n’a pas dit : j’égarerai tout le monde. Il a dit : une part. Autrement dit, une partie des êtres humains peut entrer dans son projet d’une manière particulière.

De mon point de vue, cela ouvre une question importante : cette part pourrait-elle comprendre des personnes qui ne se contentent pas de recevoir l’idée, mais la portent, la transmettent et remodèlent à travers elle la conscience des autres ?

La question passe ici d’un individu que l’on égare à une idée qui produit des adeptes ; d’une personne qui croit au souhait à une personne qui y fait croire les autres.

Du souhait au sauveur

Si le souhait est l’un des instruments de la séduction qui égare, la question devient alors : comment un souhait humain tel que le salut peut-il se transformer en un système complet ?

L’être humain voit l’injustice. Il voit l’échec. Il voit l’impuissance. Il voit la corruption de la réalité. Puis l’idée lui apparaît : ne t’inquiète pas, le sauveur viendra.

Souhait ← assentiment ← croyance ← idée ← système ← doctrine de foi ← attente.

À chaque étape, la distance entre l’être humain et sa responsabilité peut s’accroître.

Du sauveur à l’imam

Lorsque le sauveur devient une figure religieuse centrale, il ne s’agit plus simplement d’attendre l’avenir. Le sauveur acquiert un rang. Puis il a des adeptes. Puis apparaît l’idée d’une direction qui lui est liée.

La question passe ensuite du sauveur à l’imam, puis de l’imam présent à l’imam occulté, puis de l’imam occulté à son représentant, puis du représentant à l’autorité par délégation.

Sauveur → attendu → imam → imam occulté → représentant → autorité par délégation → gouvernement du juriste.

Il ne s’agit alors plus simplement d’une doctrine eschatologique. Elle est devenue une structure d’autorité.

Le Mahdi : lorsque l’avenir devient présent dans la conscience

Dans ce contexte, l’idée du Mahdi ne se lit pas seulement comme un discours sur une figure qui apparaîtra dans l’avenir ; on peut aussi envisager son effet sur la formation de l’être humain qui vit dans le présent.

S’il existe un sauveur qui apparaîtra un jour pour instaurer la justice, mettre fin à l’injustice, rétablir le droit et accomplir ce que les gens n’ont pas pu accomplir, l’être humain peut commencer progressivement à déplacer le centre de l’action du « moi » vers le « lui ». De l’« aujourd’hui » vers l’« avenir ». De l’« action » vers l’« attente ».

C’est ici que se produit la transformation la plus dangereuse : le lieutenant devient un être dans l’attente.

De l’occultation à la représentation

Si le sauveur est absent, la question naturelle devient : qui parle en son nom ? Qui interprète sa volonté ? Qui détermine ce qu’il veut ? Qui détient le droit de le représenter ?

C’est de là qu’émerge l’idée du représentant. Si celui qui est représenté est absent, le représentant dispose d’une vaste latitude, car l’être humain n’a pas directement affaire à l’absent, mais à celui qui dit : je connais sa volonté.

L’autorité passe ici de la personne absente à la personne présente qui parle en son nom.

Absent → représentant → exégèse (tafsīr) → obéissance → autorité.

Ainsi, l’idée de l’attente se transforme en institution.

Le gouvernement du juriste : lorsque la représentation devient gouvernement

À ce stade, l’idée prend davantage d’ampleur. Il ne s’agit plus seulement d’attendre un sauveur, mais d’une autorité au temps de son absence.

Le gouvernement du juriste apparaît ici comme l’une des formes auxquelles peut aboutir cet enchaînement : occultation → représentation → tutelle → autorité.

L’autorité se trouve ainsi liée à l’idée qu’il existe un détenteur absent du commandement et quelqu’un qui représente la tutelle au temps de son absence. Dès lors, l’absent n’est plus entièrement absent. Il devient présent à travers l’institution qui parle en son nom.

Lorsque celui qui est représenté est absent, l’autorité de son représentant peut s’amplifier.

La part assignée : qui porte l’idée ?

Le verset nous ramène ici à son commencement :

﴿وَلَأَتَّخِذَنَّ مِنْ عِبَادِكَ نَصِيبًا مَّفْرُوضًا﴾ (Je prendrai assurément parmi Tes serviteurs une part assignée.) [النساء: ١١٨]

De mon point de vue, je ne comprends pas ici la « part assignée » comme un simple groupe de personnes qui s’égarent elles-mêmes ; je propose une autre possibilité : qu’il existe des personnes qui portent l’idée, la transmettent et la reproduisent au sein de la société.

Cela ne signifie pas que chaque individu appartenant à un groupe ou à une religion fait partie de cette part. Il est question ici d’une idée historique et intellectuelle, non d’une race, d’un sang ou d’un peuple. C’est l’idée qui est l’objet de la réflexion.

Comment le souhait passe-t-il d’un esprit à un autre ? Comment devient-il une narration (riwāya) ? Comment devient-il une doctrine de foi ? Comment devient-il une institution ? Comment devient-il une autorité ? Et comment des générations entières peuvent-elles le recevoir en héritage jusqu’à ce qu’il devienne, à leurs yeux, une vérité qui n’a pas besoin d’être interrogée ?

De la pensée juive au christianisme, puis à l’islam

Sous cet angle, nous pouvons lire l’histoire de l’idée du sauveur comme un long parcours intellectuel.

Des conceptions du sauveur sont apparues sous différentes formes dans la pensée juive historique. Puis le christianisme a remodelé l’idée du salut et du Christ au sein de son propre système. Ensuite sont apparues, au cours de l’histoire islamique, de multiples conceptions du mahdisme, de l’imamat et de l’attente, qui se sont développées au sein de différentes écoles et tendances.

Je ne cherche pas ici une identité entre ces systèmes, mais l’idée susceptible de circuler et de se reconfigurer : le salut par l’intermédiaire d’une personne attendue. Puis l’attente de cette personne. Puis l’attachement à elle. Puis la prise de parole en son nom. Puis la production d’une autorité qui lui est liée.

La question dépasse alors celle de l’appartenance doctrinale. Elle porte sur la manière de fabriquer la conscience humaine.

Altérer la création de Dieu : l’altération concerne-t-elle seulement l’être humain ?

Iblis a dit :

﴿وَلَآمُرَنَّهُمْ فَلَيُغَيِّرُنَّ خَلْقَ اللَّهِ﴾ (Je leur donnerai assurément des ordres et ils altéreront la création de Dieu.) [النساء: ١١٩]

Et le Coran a dit :

﴿فَأَقِمْ وَجْهَكَ لِلدِّينِ حَنِيفًا فِطْرَتَ اللَّهِ الَّتِي فَطَرَ النَّاسَ عَلَيْهَا لَا تَبْدِيلَ لِخَلْقِ اللَّهِ﴾ (Oriente donc ton visage vers la religion en pur monothéiste, selon la disposition originelle de Dieu suivant laquelle Il a créé les gens. Nulle modification à la création de Dieu.) [الروم: ٣٠]

Je propose ici une hypothèse plus large. Et si la « création de Dieu » ne se limitait pas au corps ? Et si la création de Dieu englobait la fonction, la disposition originelle et le rôle pour lequel l’être humain a été créé ?

Dieu a créé l’être humain, lui a donné une disposition originelle, l’a établi lieutenant, lui a ordonné de s’efforcer et lui a ordonné d’agir.

﴿وَأَن لَّيْسَ لِلْإِنسَانِ إِلَّا مَا سَعَىٰ﴾ (Et que l’être humain n’a que le fruit de ses efforts.) [النجم: ٣٩]

﴿وَقُلِ اعْمَلُوا فَسَيَرَى اللَّهُ عَمَلَكُمْ﴾ (Et dis : « Agissez, car Dieu verra votre œuvre. ») [التوبة: ١٠٥]

Si la nature de l’être humain passe de celle d’un acteur à celle d’un être dans l’attente, l’altération pourrait-elle avoir dépassé le corps pour toucher la fonction même de l’être humain ? Voilà une hypothèse qui mérite réflexion.

L’être humain créé pour édifier

﴿هُوَ أَنشَأَكُم مِّنَ الْأَرْضِ وَاسْتَعْمَرَكُمْ فِيهَا﴾ (C’est Lui qui vous a fait naître de la terre et vous a chargés de la mettre en valeur.) [هود: ٦١]

L’être humain n’a pas été créé pour rester assis dans l’attente. Il a été créé pour édifier.

﴿إِنِّي جَاعِلٌ فِي الْأَرْضِ خَلِيفَةً﴾ (Je vais établir sur la terre un lieutenant.) [البقرة: ٣٠]

Et le lieutenant n’est pas un spectateur sur la terre.

﴿إِنَّ اللَّهَ لَا يُغَيِّرُ مَا بِقَوْمٍ حَتَّىٰ يُغَيِّرُوا مَا بِأَنفُسِهِمْ﴾ (Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant que ses membres ne changent pas ce qui est en eux-mêmes.) [الرعد: ١١]

Le changement commence donc par l’être humain. L’effort vient de lui. L’action vient de lui. L’édification de la civilisation vient de lui.

Mais que se passe-t-il si on lui dit : attends. Quelqu’un viendra changer les choses. Quelqu’un viendra instaurer la justice. Quelqu’un viendra rétablir le droit. Quelqu’un viendra mettre fin à la corruption. Quelqu’un viendra transformer la réalité.

C’est ici que peut commencer la plus grande tromperie.

Du lieutenant à l’être dans l’attente

L’être humain qui dit : j’agirai, diffère de celui qui dit : j’attendrai.

Le premier se considère comme partie prenante de la fabrication de l’avenir ; le second considère l’avenir comme quelque chose qui viendra à lui. Le premier assume la responsabilité ; le second peut la transférer à quelqu’un d’autre. Le premier demande : que dois-je faire ? Le second demande : quand viendra-t-il ?

La doctrine de foi se transforme ici : d’une idée concernant l’avenir, elle devient une manière de gérer le présent.

La société que l’on peut façonner

Si une pensée, quelle qu’elle soit, parvient à convaincre l’être humain que la véritable solution se trouve hors de sa volonté et que le véritable changement est lié à une autre personne, la société devient plus malléable ; car l’être humain qui ne se voit pas comme l’artisan de son avenir cherche quelqu’un qui le fabrique pour lui.

Un système complet peut alors se constituer : une personne attend. Puis un groupe attend. Puis une société attend. Puis une autorité affirme savoir ce que tous attendent. Puis l’attente elle-même devient une composante du système.

Ainsi, le sauveur n’est plus simplement une personne dont on attend l’apparition ; il devient un instrument de remodelage de la société.

Ce qu’il y a de plus dangereux dans l’idée

Le problème n’est pas l’espoir, ni le fait que l’être humain souhaite la justice, ni le fait qu’il veuille être délivré de l’injustice.

Le problème commence lorsque le souhait se substitue à l’action. Lorsque l’avenir devient plus important que le présent. Lorsque l’absent devient plus puissant que le présent. Et lorsque l’être humain devient un adepte de celui qui parle au nom de l’absent.

Le souhait devient doctrine de foi. La doctrine de foi devient attente. L’attente devient obéissance. L’obéissance devient autorité. L’autorité devient une société entière qui se meut conformément à l’idée.

Que veut Iblis de l’être humain ?

Si nous revenons aux paroles d’Iblis, nous constatons qu’elles dévoilent ses instruments :

﴿لَأُضِلَّنَّهُمْ وَلَأُمَنِّيَنَّهُمْ﴾ (Je les égarerai assurément et je les bercerai de souhaits.) [النساء: ١١٩]

L’égarement. Et le fait de bercer de souhaits.

Puis :

﴿وَلَآمُرَنَّهُمْ﴾ (Et je leur donnerai assurément des ordres.) [النساء: ١١٩]

L’ordre.

Puis :

﴿فَلَيُغَيِّرُنَّ خَلْقَ اللَّهِ﴾ (Alors ils altéreront assurément la création de Dieu.) [النساء: ١١٩]

L’altération.

Souhait → foi en ce souhait → façonnement de la conscience → obéissance → transformation de l’être humain et de sa fonction.

La formule :

﴿وَلَأَتَّخِذَنَّ مِنْ عِبَادِكَ نَصِيبًا مَّفْرُوضًا﴾ (Je prendrai assurément parmi Tes serviteurs une part assignée.) [النساء: ١١٨]

invite alors davantage à la réflexion. Peut-être le but n’est-il pas seulement que l’être humain soit égaré, mais qu’il devienne lui-même un moyen d’égarer autrui.

Le sauveur qui fabrique l’être dans l’attente

Nous atteignons ici le cœur de l’hypothèse. La grande tromperie ne réside peut-être pas dans la fabrication d’une figure nommée « le sauveur », mais dans la fabrication de l’être humain qui attend le sauveur ; car la fabrication du sauveur s’achève avec l’apparition de cette figure, tandis que la fabrication de l’être dans l’attente construit une société entière autour de l’idée.

Le sauveur est une personne. Mais ceux qui attendent forment une société. Et la conscience d’une société peut être remodelée.

L’idée devient dès lors plus dangereuse que la personne elle-même.

De la lieutenance à la dépendance passive

Le Coran place l’être humain devant sa responsabilité :

﴿وَأَن لَّيْسَ لِلْإِنسَانِ إِلَّا مَا سَعَىٰ﴾ (Et que l’être humain n’a que le fruit de ses efforts.) [النجم: ٣٩]

Et encore :

﴿وَكُلُّهُمْ آتِيهِ يَوْمَ الْقِيَامَةِ فَرْدًا﴾ (Et chacun d’eux viendra à Lui, au Jour de la Résurrection, individuellement.) [مريم: ٩٥]

En définitive, au Jour de la Résurrection, l’être humain ne vient ni avec l’autorité de son groupe, ni avec un imam qui attend à sa place, ni avec un représentant qui assume sa charge, ni avec un sauveur qui agit à sa place. Il vient individuellement.

Deux figures se font ici face : l’être humain lieutenant et l’être humain dans l’attente. Le premier porte sa responsabilité ; le second peut chercher quelqu’un qui la porte à sa place.

La plus grande tromperie

Si l’hypothèse de la « part assignée » est juste dans cette perspective, la tromperie ne consiste pas à dire à l’être humain : un sauveur viendra.

La tromperie plus profonde consiste à remodeler sa conscience jusqu’à ce qu’il soit convaincu que sa tâche fondamentale est d’attendre. L’attente devient alors une vertu. La question de la date de la venue du sauveur devient plus importante que celle de l’action. La recherche du représentant devient plus importante que celle de la responsabilité. Et l’obéissance à celui qui parle au nom de l’absent devient plus importante que l’exercice, par l’être humain, du rôle dont Dieu l’a chargé.

Le résultat est alors le suivant : le lieutenant devient un être dans l’attente. L’être dans l’attente devient un adepte. L’adepte a besoin de quelqu’un qui le dirige. Celui qui le dirige a besoin d’une légitimité. La légitimité est rattachée au sauveur. La boucle se referme.

La question qui demeure

L’idée du sauveur était-elle simplement une doctrine de foi concernant l’avenir ? Ou peut-elle s’être transformée, au cours de l’histoire, en un moyen de fabriquer le présent ?

Le sauveur est-il le but ? Ou la fabrication de l’être humain dans l’attente constitue-t-elle le but plus profond ?

La « part assignée » désigne-t-elle simplement des individus que l’on égare ? Ou comprend-elle des personnes qui portent le souhait, le transmettent et le transforment en idée, puis en doctrine de foi, puis en système ?

Et pourrait-ce être l’une des formes de séduction qui égare annoncées par Iblis lui-même :

﴿وَلَأُمَنِّيَنَّهُمْ﴾ (Et je les bercerai assurément de souhaits.) [النساء: ١١٩]

Puis :

﴿وَلَأَتَّخِذَنَّ مِنْ عِبَادِكَ نَصِيبًا مَّفْرُوضًا﴾ (Je prendrai assurément parmi Tes serviteurs une part assignée.) [النساء: ١١٨]

L’être humain passe ensuite de lieutenant à être dans l’attente, d’acteur à adepte, d’artisan de l’histoire à être qui attend l’histoire.

Peut-être la plus grande tromperie réside-t-elle ici : le plus dangereux dans le souhait n’est pas qu’il fasse rêver l’être humain à ce qui viendra, mais qu’il le fasse cesser d’accomplir ce qu’il doit accomplir aujourd’hui.

Car l’être humain qui attend quelqu’un venant sauver le monde peut oublier que le Coran lui a confié la responsabilité d’y vivre, d’y agir, de l’édifier et d’y déployer ses efforts.

Demeure alors la question à laquelle nous ne devrions pas nous dérober :

Depuis quand l’être humain est-il passé du statut de lieutenant qui attend de Dieu Sa guidance à celui d’un être dans l’attente qui attend qu’un être humain change le monde pour lui ?